‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 174 sur 188 · LIVRE QUATRIEME 39o · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME 39o

raison d'être à côté de la science, et que bien loin de s'exclure Tune l'autre; elles se prêtent au contraire un mutuel secours.

Beaucoup de ceux qui voudraient proscrire l'étude des idées, obéissent sans le savoir à un besoin naturel de représailles. On a vu dans ces derniers temps les philosophes et les ministres des cultes établis se prêter à de telles injustices, contracter de tels marchés de conscience et revêtir de leur sanction des actes si monstrueux, que l'esprit indigné s'est ré- , fugié dans une négation absolue. Ce ne sont point les matérialistes, ce sont les prêtres qui font des athées.

On a beau dire, le crime par lui-même est faible. Il tremble éperdu devant la conscience de l'humanité. Les seuls forfaits puissants et capables de braver la lumière sont ceux qui osent se couvrir du manteau de la Providence. Oui, à ceux-là seuls appartient le terrible privilège de bouleverser le monde. Qui ne s'inquiéterait alors du faux prestige que communiquent les croyances à certaines usurpations de la force? «Pas de Dieu, plutôt qu'un Dieu injuste! » s'écrient quelques penseurs consternés devant le triomphe du mal.

D'autres reprochent aux doctrines religieuses et philosophiques de n'avoir expliqué d'une manière satisfaisante ni le système du monde, ni la lutte du bien et du mal, ni la nécessité, ni le libre arbitre ; soit , mais les uns et les autres ont poussé .la pensée humaine vers les hauteurs, modifié les sociétés, inspiré les beaux-arts et donné la vie à des chefs-

d'œavre qui sans elles restent impénétrables. Combien parmi ceux qui voudraient aujourd'hui rayer le christianisme de l'enseignement de la jeunesse n'ont point assez réfléchi à l'influence qu'il a exercée sur notre littérature, nos mœurs, nos usages f — C'est, disent-ils, un mauvais reve qu'a fait l'humanité. Né de la décadence et de la barbarie, le christianisme a retenu dans les ténèbres l'àme des peuples. — Tout cela est à examiner; mais à qui persuaderont-ils qu'un courant d'idées qui a tout changé dans le monde n'avait aucune raison d'être?

Cette doclrine religieuse qui bien ou mal a pétri notre civilisation moderne, je t'engage au contraire à l'étudier sérieusement en remontant aux sources. Le christianisme tel qu'il se dégage de la lecture des Évangiles ne ressemble point du tout au christianisme qu'on nous a fait. Jésus refuse constamment de se soumettre à aucune pratique extérieure; il encourt l'animadversion des Juifs, parce qu'il viole à chaque instant l'observance du Sabbat, les jeûnes, l'usage de se laver les mains avant le repas, toutes les autres formalités de la loi. Que la conscience humaine ait tressailli devant quelques-unes des maximes évangéliques, le moyen de s'en étonner? car Jésus venait annoncer au monde la grandeur des petits, la dignité des faibles, le respect dû à l'enfant, la pitié pour la femme pécheresse. Où trouver plus de touchante sympathie pour tout ce qui souffre, tout ce qu'on humilie, tout ce qu'on méprise, et d'un autre coté plus d'anathèmes contre l'orgueil et l'égoisme de ceux qui veulent s'élever

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