LIVRE QUATRIÈME
au-dessus des autres hommes? Ami des pauvres et pauvre lui-même, ce sont les riches qu'il poursuit sans cesse de ses menaces et de ses elTrayantes paraboles. Certes, il a fallu uu prodige de ruse pour qu'avec une telle morale le christianisme pût affermir et consacrer chez les peuples modernes la distinction des rangs, les privilèges de la naissance et l'extrême inégalité des fortunes. Ces sociétés qui se disent et qui se croient chrétiennes ne l'ont jamais été de cœur.
Connaître une chose à un moment donné de son existence, ce n'est point la connaître. Il faut savoir d'où elle sort, ce qu'elle a été, comment elle est devenue. Cet ordre de recherches poursuivi sur les faits de la nature a créé des sciences toutes nouvelles, — la géogénie, l'embryogénie, etc. Ce sout les marnes méthodes que je te conseille d'appliquer à l'étude des idées. Je n'ai rien à dire pour ou contre les conclusions auxquelles tu seras conduit de bonne foi. Tout ce que je te demande, c'est de n'accepter pour vrais que les principes dont tu auras reconnu par toi-même la vérité.
J'exige beaucoup de toi, je le sais ; mais quel autre moven aurait-tu de t'éclairer ? Il v a bien dans le inonde des autorités reconnues auxquelles a été confié le soin de fixer les limites de l'orthodoxie en religion, en philosophie, en politique, en morale: ces docteurs savent tout, ils enseignent tout, et c'est ainsi que la moitié de la jeunesse instruite s'accoutume à penser, si je puis m'exprimer ainsi, par le cerveau de quelques hommes. Il y a
;m L'EMILE OU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
du moins une chose que tu n'apprendrais point à leur écolo — l'art d'être libre. Aspires-tu à la liberté, c'est dans ton for intérieur que tu dois poursuivre le vrai par toutes les armes du raisonnement et de l'examen. Tout en étant sur tes gardes, il t'arrivera plus d'une fois de prendre les opinions des autres pour les tiennes ; tu te tromperas sur beaucoup de points avant de reconnaître tes erreurs ; mais n'oublie pas que le pain de la science se gagne comme l'autre à la sueur du front et que quiconque cherche sincèrement la lumière montre par cela même qu'il est digne de la trouver.
A toi du fond du cœur.