EMILE A SA MÈRE
Bonn, 28 septembre 180. .
Tu avais bien raison, ma chère mère : je me suis trompé moi-même.
Quel droit ai-je après tout de me plaindre? Que me devait-elle? M'avait-elle promis sa foi? Entourée d'hommages elle a bien voulu agréer les miens par caprice : c'était sans doute beaucoup d'honneur qu'elle me faisait et je suis un ingrat, je suppose, de l'accuser de perfidie. Était-ce sa faute à elle si
UVUE QUATRIÈME
j'avais pris au sérieux ce que tant d'autres traitent avec légèreté ?
Je mentirais pourtant si je disais que j'ai toujours raisonné ainsi. Le choc qui renversa mes illusions fut suivi d'un moment de stupeur. Il me sembla que la voûte du ciel s'écroulait sur ma tète et je restai comme anéanti. Tu médiras peut-être queje ne suis point le premier qui ait passé par ces désenchantements, non, sans doute ; mais tout ce qui nous advient pour la première fois nous parait une chose qui n'est jamais arrivée dans le monde. Se pouvait-il qu'il existât des créatures aussi perfides? La beauté n'était-elle que le masque de l'hypocrisie ? Comme elle devait se moquer de ma crédulité !... Et je sentais des frissons de jalousie me courir jusque dans la moelle des os.
Le premier jour que je conçus des soupçons sur sa sincérité je m'échappai de la ville comme un fou. Mon esprit et mes jambes battaient la campagne. La vue des blés mûrs, le chant de l'alouette, cet esprit de l'air qui palpite d'amour, ça et là un rideau d'arbres déchiré par un coup de vent et dans les trous duquel on distinguait une ferme ou un moulin, le bruit d'une fontaine sanglotant sous la mousse, un coq heureux et fier sur son fumier lançant vers le ciel ses notes perçantes, des bandes de moineaux irrités se poursuivant dans le ciel les uns les autres en se becquetant, mille scènes qui dans d'autres circonstances m'auraient attendri ou charmé, ne purent me détourner de cette idée fixe : « Elle te trahit. »
Il faisait nuit quand je rentrai dans la ville, et j'avisai une forme vague se glissant le long des murs comme une ombre. A l'angle d'une rue un vif reflet de gaz tomba sur elle et me montra une jeune fille pâle, pauvrement vêtue et tenant un enfant dans ses bras. Je ne sais trop pourquoi, l'idée me vint, qu'elle avait été séduite, puis abondonnée, et je me demandai avec amertume si les femmes du jour ne se divisaient point en deux classes : celles qui trompent et celles qui sont trompées. Je la suivis quelque temps eutraîné par une sorte de sympathie dont je ne me rendais pas bien compte et à chaque fois qu'elle passait sous une lumière il me semblait lire sur son visage une pensée de suicide. J'étais si mécontent de moi que j'aurais voulu trouver le moyen de faire une bonne action. Tout à coup elle s'engagea dans un défilé de ruelles étroites et ténébreuses aboutissant à une cour bordée de vieilles masures décrépites, et au coin de cette cour se trouvait un puits dont l'embouchure était fermée par un massif couvercle de bois vermoulu, déchiqueté. D'un de ses bras nus elle souleva ce couvercle, appuya ses maigres coudes sur la margelle et plongea son regard dans la profondeur du trou avec un air de désespoir. La lune dans ce moment-là s f échappant' d'un nuage versa sur le pavé fangeux de la cour une lumière blafarde. Pour moi, caché derrière un pan de mur, je suivais attentivement tous les gestes de la pauvre fille, car je ne doutais plus qu'elle n'eût conçu la résolution d'attenter à sa vie. « Du moins, me disais-je, je