‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 177 sur 188 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

suis là pour la retenir » et je n'osais point encore me montrer, dans la crainte que la vue d'un témoin n'ajoutât à son humiliation. Après une.courte délibération avec elle-même, durant laquelle un orage glissa sur son front morne, elle regarda son enfant, murmura quelques paroles confuses en secouant la tete et entra précipitamment dans l'une des misérables huttes dont elle referma la porte.

C'est tout ce que j'ai su, et, — il y a lieu de le croire — tout ce que je saurai jamais de cette niaiheureuse. J'étais indigne ce soir-là de rendre un service, si tant est que ce soit rendre service que de sauver de la mort quiconque acru en l'amour et est ensuite forcé de le maudire I

Tu me demanderas peut-être comment j'ai découvert que j'étais le jouet d'un caprice de femme légère et vénale. Permets que je t'épargne des détails indignes de toi. Il me suflira de te dire qu'elle encourageait en même temps les avances de deux ou trois autres étudiants, sans compter un prince wurtembourgeois qu'elle aime, dit-on* pour son argent. A-t-on jamais rien vu de pareil?

Hamlet n'était pas aussi malheureux que moi quand il disait à son Ophélia : Woman, thy name is frailty ; le nom de la mienne est mensonge, rouerie et déception. Et voilà donc l'idole devant laquelle j'ai brûlé l'encens de mes illusions, celle que je plaçais parmi les chastes muses, pour laquelle j'aurais voulu décrocher les étoiles du ciel et lui en faire une couronne. Une chose du moins

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me console : dans mon délire je n'ai jamais profané l'amour.

0 ma mère, je puis encore te regarder en face sans rougir !

J'ai péché par faute de jugement plutôt que par bassesse, mais je n'en réclame pas moins ton indulgence. Pardonne à ton fils pour que ton fils puisse se pardonner à lui-même.

HÉLÈNE A EMILE

Londres, 10 octobre 180. .

Ce sont nos erreurs, mon cher enfant, qui nous apprennent qu'il y a une vérité; ce sont nos fautes qui, dénoncées par la conscience, nous avertissent qu'il y a une loi morale. La sagesse consiste, je crois, à profiter des unes et des autres pour nous instruire.

La fin de ton roman ne m'a point étonnée, et je me garderai bien de blâmer ta conduite puisque tu la condamnes toi-même. Tous les avis que j'aurais pu te donner avant ce triste dénoûment n'auraient point valu les conseils de ton expérience personnelle. Il y a une justice dans les choses, et le temps les force à paraître pour ce qu'elles sont,

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