LIVRE QUATRIEME
malgré les fausses couleurs et les voiles dont notre imagination se plaisait à les envelopper. C'est en cela que le temps est notre maître à tous.
Je te cacherais néanmoins une partie de la vérité si je il'.* t'avouais que ta première lettre me causa les plus vives inquiétudes. J'avais assez de confiance dans ta bonne nature et dans les principes d'honneur que je te connais pour être certaine que tu ne descendrais à aucune lâcheté ; mais je craignais, à ton âge, les déceptions du cœur, les écarts de l'amour-propre flatté, les trompeuses illusions de l'héroïsme. Hélas 1 les plus sincères et les plus dévoués sont aussi ceux qui ont le plus de dangers à courir dans de pareilles intrigues. Quant aux jeunes gens qui prennent pour boussole de leur conduite l'opinion du monde, leur froide raison n'est pas dupe du mensonge des apparences. C'est pour eux qu'ont été faits les amours capiteux comme les vins épicés pour les ivrognes.
Ils dépensent plus d'ardeur qu'il n'en faudrait pour être heureux, et pourtant la triste vie qu'ils mènent ! Ces coureurs d'aventures ont abandonné l'amour pour son ombre — la galanterie. La frivolité des sentiments accuse bien chez eux le vide de l'intelligence. Ils me font songer à ces saules creux qu'on rencontre au bord des rivières et qui, le cœur pourri, ne végètent plus que par l'écorce.
Les sociétés où l'homme ne respecte point la femme et où la femme ne se respecte point ellemême méritent- elles d'être libres?
Toutes les époques de servitude et d'affaissement
morAl ont aussi été des époques de corruption. Quand s'évanouit le culte des idées, quand se perd le sentiment des grands devoirs, la jeunesse qui a besoin d'un passe-temps chasse aux plaisirs faciles. Ta place n'est point dans cette boue.
Peut-être je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. A ton Age, il arrive trop souvent de se méprendre et de poursuivre au loin l'idéal d'un sentiment dont on a déjà trouvé l'objet. Outre le dépit d'avoir été trompé n'entre-t-il point dans ton chagrin le remords d'avoir été infidèle à tes véritables affections ? Regarde au fond de tes souvenirs et vois si j'ai touché juste. Est-il une personne de ton âge à laquelle tu penses sans en rien dire, dont tu te rappelles distinctement les traits, le sourire, le son de la voix, tout, jusqu'aux plis de sa robe, dont l'image sacrée glisse comme un rayon sur ton livre ouvert quand tu lis les œuvres des poètes, avec laquelle tu voudrais voir tout ce qu'il y a de beau et entendre tout ce qui chante dans la nature, à qui répondent les idées que tu te fais de la vertu et pour laquelle tu désirerais être meilleur que le meilleur des hommes? C'est celle-là que tu aimes. N'éprouves-tu rien de semblable, tu n'es encore qu'un enfant, et l'heure n'est pas venue de te croire amoureux. L'amour vrai est celui qui élève l'âme, qui porte à chercher le bien et à exiger de toi-même tout ce que tu réclames d'une autre : l'amour, c'est la justice du cœur.
En attendant que tu aies éprouvé ce sentiment sacré, garde-toi d'en profaner le nom ; tu te repen-