‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 19 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

qui se montre la moins développée durant toute la période du premier âge; et comment alors compter sur cette force endormie pour inspirer à l'enfant l'idée du bien?

J.-J. Rousseau professait en outre d'autres erreurs qui devaient beaucoup retarder les progrès de nos mœurs et de nos institutions. Il s'agenouillait, par exemple, devant l'omnipotence des majorités ; et ne trouverait-on point dans son Contrat Social des arguments en faveur du droit que s'arroge l'État sur l'éducation?

Veux-tu que je te dise comment J.-J. Rousseau a surtout servi par ses livres la cause de l'enfance? C'est en préparant la révolution française.

On n'apprécie point assez les changements que cette grande époque a introduits dans la constitution de la famille. A l'insu de tous elle a singulièrement adouci l'autorité paternelle^ En général, les historiens remarquent très-peu le progrès des mœurs domestiques. À peine si les hommes de 89 et de 92 eurent la conscience des modifications que subissaient autour d'eux les habitudes du foyer. Personne n'observe ce que fiait tout le monde. Pour retrouver la trace de ces transformations intimes, il faut remonter aux mémoires écrits vers la fin du xvn° siècle et au commencement du xvm e . On voit alors ce qu'il y avait de raideur et de sécheresse dans les rapports cérémonieux du mari et de la femme, de la mère et des enfents» Je parle, il est vrai, des maisons nobles : les autres ne nous sont guère connues; mais

elles devaient certainement suivre plus ou moins l'exemple de l'aristocratie et de la cour.

La famille était fondée sur ce principe du décalogue : « Honorez votre père et votre mère. » — Moïse n'avait point dit de les aimer.

La femme appelait généralement son mari monsieur et il l'appelait madame. Le petit nom, ce charme des rapports entre les deux sexes, n'était presque jamais d'usage devant les étrangers. C'est la Révolution qui a introduit dans les familles le tutoiement. Elle a effacé la distance entre l'aîné et les cadets, coupant ainsi la racine des inégalités sociales. Comme elle a donné plus d'importance et de dignité à la femme, elle a aussi resserré les véritables liens du mariage. Le foyer domestique devint par la force môme des choses et des événements l'écho du forum. La conversation entre mari et femme dut nécessairement adopter un ton plus libre et plus passionné: d'un autre côté jusqu'en 89 l'enfant appartenait beaucoup moins à la famille qu'à l'église. La maison avait pris la froide rigueur du couvent dans laquelle le plus souvent la mère avait été élevée. Est-ce à dire qu'avant la Révolution on n'aimait point ses enfants ? Dieu me garde de le penser; mais je n'en crois pas moins très-fermement qu'elle a beaucoup contribué à émanciper les affections. Au fond de tous les grands mouvements de la terre il y a du feu ; au fond des grands événements humains il y a de l'amour.

N'en a-t-il point toujours été ainsi ? Depuis l'Inde où l'enfant n'était qu'un bourgeon de la caste ; de-

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