‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 2 sur 188 · LIVRE PftEMiKtt · texte numérisé non relu

LIVRE PftEMiKtt

jour par une étroite fenêtre percée dans l'épaisseur du mur. Ce n'est guère qu'une meurtrière, ou, comme disent les ingénieurs, une barbaeane, et pourtant ce trou est une échappée ouverte sur l'infini. Gelte fenêtre se trouve placée à une telle hauteur que pour apercevoir la surface mouvante des vagues, je suis obligé de me tenir debout, et même de me hisser sur la pointe des pieds. Assis, je ne vois plus que le ciel. Qu'importe! n'ai-je point ainsi mon coin dans la nature? J'observe durant des heures entières tout un ordre de phénomènes qui ne m'avaient point assez frappé jusqu'ici : les couleurs changeantes de la lumière, le tonnerre, la grêle, le brouillard, en un mot la sombre et poétique beauté des météores. D'autres aiment à contempler le ciel dans cette masse d'eau à la ^urface de laquelle se regardent en passant les nuages; pour moi le point de vue se trouve renversé. C'est la mer qui se réfléchit dans le ciel.

Tu vois que j'ai mon coin d'observation, ma part de l'univers. Qui m'empêche d'imaginer dans les nuages des chaînes de montagnes, dans les plaines del'étherdes campagnes bleues? Ces paysages suspendus en l'air ne sont, je le sais, que les ombres flottantes de mes pensées et de mes souvenirs. La solitude fait qu'on cherche l'image des lieux qu'on a connus, des personnes aimées. Je suis pour les beaux rêves du passé dans l'espace de lumière qui s'ouvre au-dessus de ma tete. C'est là que je te vois.

Est-ce que je vais devenir visionnaire? Ce serait

le dernier châtiment d'un esprit dévoué depuis plus de vingt ans aux études positives.

Au reste, je ne me plains de rien. Heureux celui qui, en tombant, peut s'appuyer à l'idée qu'il a défendu la loi, une cause juste I Si je souffre, c'est de te faire souffrir.

6 janvier 185. .

Hier, entre dix et onze heures du matin, un épais brouillard avait envahi toute la côte. C'est l'usage en pareil cas de sonner l'alarme, et les cloches du village se mirent à tinter. Je me rendis aisément compte de l'intention de ce signal. La grève qui nous entoure est dangereuse; les sables mouvants, les flaques d'eau morte, les marées, sont autant d'embûches cachées dans la brume et qui attendent le voyageur égaré. Les voix d'airain l'appellent, l'avertissent, et par la direction du bruit lui indiquent le chemin qu'il faut prendre pour gagner au plus vite la base du mont. Le soir, je questionnai un de nos geôliers dont la famille habite le village, et il m'apprit que deux pauvres entants surpris, enlacés déjà par les vagues montantes, avaient été sauvés de la mort par les efforts des braves pêcheurs de la côte, dont les barques étaient ellesmêmes menacées.

Tu vois o^ue j'ai du moins une bonne nouvelle à t'annoncer.

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