‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 3 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

8 janvier 185. .

Ici les heures se succèdent et se ressemblent : la vie n'a qu'un jour : l'écrasement de l'uniformité I Si encore je savais ce qui se passe au dehors ! Si surtout j'ayais de tes nouvelles I

On m'accorde de me promener tous les jours une ou deux heures sur une plate-forme élevée de la prison ; j'emploie ce temps à voyager par les yeux. Jusqu'à présent j'habitais un endroit qui m'était absolument étranger; j'étais comme un mort qu'on jette sans qu'il sache où. Depuis une semaine, je commence à m'orienter. Poussé par un instinct qui est sans doute commun à tous les captifs, je cherche à reconnaître d'une manière exacte la figure des lieux qui m'entourent. Mes regards vont sans cesse à la découverte; il me semble que je pourrais dessiner sur le papier la forme des côtes dentelées par la mer, les baies, les langues de terre qui se prolongent à l'horizon , les rochers qui pointent au soleil ou s'effacent à demi dans le brouillard des distances. J'ai aussi étudié le plan de l'édifice qui m'enferme , ses belles lignes d'architecture, ses dispositions militaires, ses remparts naturels, ses escarpements, ses ceintures de murailles. Ce n'est point que je médite un projet d'évasion; l'entreprise a été tentée par d'autres et a toujours échoué. Sans parler des soldats et des geôliers dont il serait très-difficile de tromper la vigilance, nous sommes gardés par l'Océan, des sables perfides, mille obs-

taelos. Je cherche simplement un moyen de distraction, et il n'y a que mon esprit qui veuille s'échapper.

10 janvier 185..

Sais-tu ce que me fait la prison? elle m'apprend à être libre.

L'homme est impuissant a s'emparerde l'homme. Je l'éprouve davantage de jour en jour, et il y aune sorte de joie amère à se sentir plus fort que l'oppression. Les murs de granit, les verrous, les sentinelles, vains obstacles I L'esprit rayonne par-dessus ces barrières. La volonté du captif défie la volonté de celui qui l'enchaîne; terrassé, il ne se rend point, et pour peu qu'il ait de son côté la justice, il domine son vainqueur. On a beau faire ; la pensée est invulnérable comme l'air. On peut garrotter les membres : atteignez donc la conscience 1 Cette invincibilité du moi m'inspire une grande confiance en l'avenir. Oui, j'en jure par les cachots, par les ombres de ceux qui sont morts ici au fond des oubliettes ou des cages de fer, le droit et la liberté U-iompheront dans le monde I

12 janvier 185. .

J'ai enfin trouvé le moyen de t'envoyer cette lettre. Tu la recevras de la main de qui veut bien, à ses risques et périls, nous servir d'intermédiaire. Si le succès a des courtisans, le malheur

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