‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 21 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

l'homme? Depuis environ un demi-siècle nous avons renouvelé nos méthodes en science, en économie politique, en histoire, en philosophie, en littérature, en critique, en tout, excepté en ce qui regarde l'éducation de l'enfance. C'est pourtant par là qu'il aurait fallu commencer.

Et d'abord, je voudrais qu'on respectât, même chez l'enfant, la personnalité humaine.

M'arrive-t-il de prêter l'oreille aux discours des moralistes et des hommes d'État, je ne dois plus douter, d'après la force de leurs raisonne- . ments, que le communisme ne soit une doctrine absurde, abominable, impie, et je me range avec eux du côté des honnêtes gens. Voilà qui «est dit; mais que j'entre dans nos écoles ou nos lycées, et je reconnais tout de suite que bâtiments, discipline, uniformité des méthodes, communauté des études, tout a été fait pour encaserner le corps et l'esprit. Les Égyptiens avaient, dit-on, découvert les fours à poulets ; nous avons inventé les fours à écoliers. Les facultés qu'on cultive le mieux à cette chaleur artificielle, telles que l'imitation et la mémoire, sont précisément cellesjqui dessinent le moius le vrai caractère de l'esprit. Il semble qu'on ait voulu en premier lieu que chaque homme ressemblât de bonne heure à tout le monde. Et qu'on ne me dise point que c'est là un des effets inévitables de nos tendances démocratiques 1 Par quelle étrange confusion d'idées assimilerait-on l'uniformité des connaissances et des talents à l'égalité des droits? Lus citoyens des États-Unis qui se sont

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avancés bien plus loin que nous vers la pratique de la démocratie, sont au contraire ceux chez lesquels persiste et s'accuse avec plus d'énergie le sentiment du moi, cette racine de la liberté.

Un jeune homme pourra bien, s'il le veut, apprendre à nouveau par lui-mémo ce qu'on lui a enseigné plus ou moins mal durant le cours de ses études, et n'est-ce point ce que nous avons tous fait au sortir du collège? Mais qui brisera la chaîne des habitudes contractées durant le premier âge? Com- • ment saurait-il plus tard se conduire par ses propres lumières cet échappé des classes dont on a jusque-là contrôlé une à une toutes les actions? Quel moyen de relever chez l'homme la force morale énervée par une discipline abrutissante? A quoi bon parler de libre arbitre quand on place la conscience de l'adolescent en dehors de lui-même et entre les mains de ceux qui le dirigent? C'est là surtout le danger que je redoute. Vainement te citerait-on l'exemple de quelques personnages célèbres chez lesquels une première enfance soumise à un système excessif de surveillance et de compression n'a nullement engagé l'avenir. Voltaire n'avait-il point été élevé par les jésuites, et les Titans de 89 n'étaient-ils point sortis de la main du clergé ? On oublie trop en raisonnant ainsi qu'on parle d'hommes à part. Je n'ai point ici en vue les exceptions, c'est la masse que je considère, et je me demande quelle influence doit exercer un pareil régime sur la moyenne des caractères. Ce n'est point, crois-moi, le premier venu qui trouve assez de force pour re-

conquérir l'empire sur lui-même après avoir abandonne à d'autres l'usage de sa propre volonté.

Tu as rencontré dans le monde ce qu'on est convenu d'appeler chez nous des jeunes gens intruits : en as-tu vu beaucoup qui se distinguent par la véritable intrépidité de l'esprit? Ne résistent-ils point souvent avec un bel air d'ironie aux progrès et aux changements qui pourraient couler quelque sacrifice à leurs espérances égoïstes? ])\vn plus encore que les masses ignorantes, n'ont-ils point la haine de certaines lumières ? Us croient par indifférence à tout ce qu'ont consacré le temps et l'opinion des hommes. Et puis que leur importe le vrai et le faux, le juste et l'injuste, pourvu qu'ils aient l'habileté de parvenir? Sont-ils au monde pour s'occuper des intérêts des autres? Satisfaits de leur médiocrité qu'ils masquent d'ailleurs sous un air de suffisance ils persiffient les vaincus, le dévouement, les consciences fidèles à elles-m .*ines. Légers, spirituels, vaniteux, raffinés, ils cherchent en tout le moyen de s'accommoder à ce qui est. Avec t rès-peu de connaissance réelles, ils paraissent du moins tout savoir. La société est un grand concours où ils s'efforcent à l'euvi de gagner les prix ou tout au moins les accessits. Encore sur ce nouveau théâtre le mérite personnel ne joue-t-il qu'un rôle trèssecondaire; c'est la faveur qui distribue les récompenses et c'est l'intrigue qui les obtient. Ne nous étonnons point alors de l'ardeur avec laquelle la la jeunesse instruite passe de la discipline des écoles sous la tutelle de l'État.

Si tu m'en crois, notre enfant ne sera point élevé selon les pratiques ordinaires. Peut-être feronsnous mieux que les autres , peut-être ferons-nous aussi mal ; dans tous les cas, nous aurons usé d'un droit sacré. L'éducation de l'enfance appartient au foyer, à la famille, à la vie intime, avant d'appartenir à la société. Quels mots viens-je d'écrire? Notre foyer, hélas 1 a été détruit. Le nid dans lequel nous devions couver nos plus chères espérances a été renversé d'un coup de vent. C'est égal, nous le reconstruirons par l'amour, au-dessus de la région des orages. Je serai de cœur dans ton œuvre, et tu veilleras pour deux sur notre trésor. C'est à toi que je le confie.

HÉLÈNE A ÉRASME

8 mai 185..

Sais-tu, mon cher Érasme, que j'ai beaucoup réfléchi sur la fin de ta dernière lettre, et elle m'a inspiré une idée. Mais il faut d'abord que je te dise comment cette idée m'est venue.

Le docteur Warington, qui a passé ici deux jours avec sa famille, m'a tracé une sorte de régime. C'est du reste celui que suivent la plupart de9 Anglaises

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