‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 22 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

qui se trouvent, comme on dit, dans un état intéressant. Il m'a conseillé l'exercice, la promenade. ' « Abstenez-vous, a-t-il ajouté, de lectures malsaines, de romans à émotions fausses et violentes. Les Grecs étaient plus sages que nous : ils entouraient leurs femmes, durant le temps de la grossesse, de statues et d'images qu'on rapportait aux grands maîtres. Je n'affirmerai point, à coup sûr, que ce fût une raison pour qu'elles eussent de beaux enfants. Mais après tout, pourquoi les objets d'art, en produisant chez les natures bien organisées un sentiment de bien-être et d'harmonie, ne seraientils point conservateurs de la santé ? Beaucoup de no3 ladies s'engourdissent trop, durant cette période, dans une sorte d'oisiveté vaporeuse. Leur esprit ne fait que chasser dans le vide aux illusions et aux fantômes. Vous, qui aimez le paysage, cherchez la beauté dans la nature. Faites- vous d'ailleurs des occupations réglées qui occupent les mains en même temps que l'esprit. »

Je trouvai ces conseils très-sages, et dès le lendemain je sortis de chez moi après avoir donné quelques soins à la maison. Les braves femmes du village, me voyant sur la route de si bonne heure, me saluèrent en disant : A fine morningt La matinée n'était point très-belle ; mais c'est ici la coutume de s'adresser la parole à propos du temps qu'on flatte toujours un peu, et je leur sus gré de leur bonne intention.

Au lieu de suivre la baie, je m'enfonçai dans une campagne assez riche et cultivée, à travers laquelle

s'ouvrent par instant de grands horizons. Les dames de la Cornouaille portent en général des chapeaux de paille ronds, et j'ai adopté cet usage pour me garantir du soleil. C'est d'ailleurs trèssimple, et je crois que tu m'aimerais ainsi. Je marchais devant moi sans connaître le pays; mais après tout, comme je n'allais nulle part, je ne pouvais guère perdre mon chemin. C'était une de ces journées, ainsi qu'on en voit souvent dans l'ouest de l'Angleterre. Le ciel était couvert de nuages sans être pluvieux ; un humide vent de mer courait à fleur de terre et éveillait dans les buissons de longs frémissements. Les oiseaux chantaient autour de leur nid des airs très-gais. 11 fut un temps où j'en voulais à la nature de s'avouer heureuse quand mes pensées étaient tristes. Tu m'as démontré l'égoïsme de ces impressions fausses et injustes. Maintenant, grâce à toi, je me réjouis de la joie de toutes les autres créatures, et je vis avec attendrissement, ce jour-là, que Dieu n'avait point maudit la terre.

Tu connais ces matinées calmes où circule pourtant dans l'air une incommensurable séve de production et de fécondité. Des broussailles , des champs de blé, des sentiers creux et bordés de haies vives sortaient des souffles tièdes et fortifiants qui me faisaient monter la chaleur au visage. On eût dit que la terre était en mal de printemps. Je songeai à toi et à l'honneur que j'aurais bientôt d'ôtre mère, si nul accident ne vient traverser nos espérances. C'est alors que je sentis sur mon cœur le

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