‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 23 sur 188 · LIVRE PREM1KR · texte numérisé non relu

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pli de ta lettre, dont je me rappelai aussitôt ces mots : « Je te le confie! »

« Pourquoi, m'écriai-je, ne serais-je point eu effet l'institutrice de mon enfant? Ne dit-on point qu'aux États-Uuis l'enseignement des deux sexes est surtout confié à la main des femmes ? On assure môme qu'en général elles s'acquittent beaucoup mieux que les hommes de cette fonction délicate. J'essayerai de faire comme elles. N'est-ce point d'ailleurs la pensée de mon mari? Puisqu'il renonce, par des considérations que j'apprécie, aux avantages fournis chez nous par les écoles et les autres institutions de ce genre, il faut bien que je le remplace lui-même, du moins pour un temps, auprès de notre futur élève. Ce sera mon devoir et mon orgueil. J'en atteste le ciel et cette puissante maternité de la nature qui me convie par son exemple à l'action et au développement de toutes les forces. »

Tu vas peut-être rire de mes prétentions. Je sais tout ce qui me manque pour remplir cette tâche difficile et compliquée. Ma première éducation n'a point été absolument négligée, et pourtant que de lacunes dans mes connaissances ! Mais qui m'empéche de continuer par moi-même mes études ? Je suis encore assez jeune pour apprendre. Pendant que notre enfant grandira, je m'instruirai moimême en l'instruisant. Je ne me croirai vraiment sa mère que si je lui communique tes idées.

Notre œuvre sera la collaboration de deux coeurs. Tu me donneras tes conseils et j'agirai en consé-

quence. Je t'ai promis d'être forte : je veux l'être, je le serai. A l'exercice et à l'étude, je demanderai la santé physique et morale nécessaire pour remplir un grand devoir. Dieu me garde de me faire meilleure que je ne suis ! Certes, je ne suis ni une sainte ni une ermite : il fut un temps où les plaisirs du monde avaient pour moi des attraits, et ce temps n'est point si éloigné, puisque je ne compte guère que vingt-trois ans. Ce n'est point tout à fait par goût que j'ai renoncé aux théâtres, aux concerts et aux réunions de gens d'esprit où j'étais si Mère de me montrer à tes côtés. 11 a fallu pour cela des événements dont l'ombre se prolongera sur toute ma vie. Ne crois point néanmoins que je regrette rien du passé : si j'étais libre, c'est encore toi que je choisirais. Notre séparation n'a fait qu'agrandir

mon amour; seulement je souffre Il est une

hygiène /norale dont je veux essayer : l'àme, diton, se calme en s'élevant. Or, quelle perspective mieux faite pour exalter mes pensées et mes sentiments que celle d'un enfant à instruire selon tes principes I C'est l'idéal auquel je me dévoue.

En attendant, je m'occupe desoinstoutùfaitdomestiques. Imagine-toi que Cupidon s'est mis en tète d'être fermier. Il a installé dans notre basse-cour des poules, des canards, une chèvre, que sais-je encore? Il y avait un vieux colombier qu'il a repeuplé de pigeons. Tout ce petit inonde m'intéresse infiniment. .Te croyais connaître un peu les animaux, pour avoir lu divers ouvrages sur l'histoire naturelle. Combien je m'étais trompée! J'observe tous les jours une

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foule de merveilles dont les savants ne m'avaient rien dit. Georgia et moi nous distribuons la graine à tous ces volatiles qui paraissent comprendre que nous les aimons.; car ils se plaisent visiblement dans notre société.

ai juin 185. .

Je continue, mon cher Erasme, à t'écrire ce que je fais, ce que je vois et ce que j'entends.

Depuis quelques semaines je rencontre chez ton ami le docteur, un Écossais, grand et sec vieillard, qui est l'ami de la maison. Il a, pour des raisons qui me sont inconnues, quitté son pays; mais comme il ne peut vivre sans la vue de la mer, des rochers et des sables, il s'est provisoirement arrêté en Cornouaille. Beaucoup de Françaises riraient, il me semble, de la raideur correcte de ses manières. Il tousse avec méthode; à l'entrée d'une dame dans le salon.il se lève de sa chaise comme poussé par des ressorts et porte dans le monde une figure aussi empesée que le nœud de sa cravate. Je ne m'étonne nullement, quoi qu'il en soit, du respect qu'on lui témoigne, car il a beaucoup voyagé, parle très-bien français, et possède, autant que je puis en juger, un grand fonds de connaissances. On l'appelle sir John Saint- Andrews. Il s'est surtout beaucoup occupé d'éducation, a visité les écoles de l'Angleterre, de l'Ecosse et du continent. En somme, sa conversation m'intéresse, et comme je sais quel'ob-

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jet de ses observations rentre dans l'ordre de tes études, je l'écoute pour deux.

On s'attache avant tout, dans la Grande-Bretagne, me dit-il, à développer les forces physiques de la jeunesse. Les exercices du corps préparent de bonne heure des membres virils à l'esprit et a la volonté. De là tout un système de sports qui diffère, d'ailleurs, essentiellement du notre.

Il existe bien, comme dans nos écoles françaises, ce que nous appelons la gymnastique; mais cette science n'est point très en faveur parmi les élèves anglais. A des manœuvres réglées, commandées, gouvernées par l'œil du maître, ils préfèrent de beaucoup des exercices qui soient des jeux. Les enfants choisissent et organisent eux-mêmes, en toute liberté, leurs divertissements athlétiques. Le cricket, le golf , la course, le pugilat, mille autres amusements leur fournissent divers moyens de développer la vigueur des membres et de s'endurcir à la fatigue.

Où trouver, après tout, des sujets mieux préparés à la lutte? Ne sont-ce point les Anglais qui, les premiers, escaladent d'ordinaire les pics des plus hautes montagnes connues? Aux Indes, en Australie, à la Nouvelle-Zélande, dans tous les endroits du globe où il y a des dangers à. courir, ne résistent-ils point au climat , aux éléments , aux races sauvages? Que sont les obstacles de la nature devant ces volontés calmes servies par des muscles d'acier?

Dans les établissements d'éducation on ne de-

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