LIVRE PREMIER
sure que cette circonstance ne nuit pas, autant que nous pourrions le croire, aux progrès des élèves. L'enfant apprend-il uniquement dans les livres? ne s'instruit-il point d'un autre coté au contact d'un beau paysage? ne recueille t-il point un véritable profit des conversations avec ses camarades et des leçons vivantes delà famille? Est-il bien nécessaire de mettre aux fers, du matin au soir, l'intelligence d'un adolescent, pour qu'il devienne un sujet remarquable? Nos voisins ne le croient nullement. Selon eux l'esprit s'aiguise et se retrempe dans le repos, c'est-à-dire dans la variété des exercices.
On cite, à l'appui de cette opinion, l'exemple d'écoles qui ont encore raccourci, dans ces derniers temps , les heures du travail des classes , mais qui, pour les avoir remplacées par d'utiles occupations manuelles, avaient doublé, chez les enfants, les forces de l'attention et du jugement. C'était alors du temps gagné pour les études; car les progrès d'un élève ne se mesurent point à la longueur des leçons, mais à la facilité avec laquelle il saisit et s'assimile les connaissances.
Ce que les Anglais ont surtout en vue dans l'éducation est la santé de l'esprit. « Le bel avantage, disent-ils, quand, sous prétexte de faire un enfantprodige, on épuise chez lui les nerfs de l'intelligence par une tension trop grande, et l'on dessèche par de stériles succès les sources vives du talent. Combien de jeunes lauréats mangent ainsi leur bien en herbe ! »
Les professeurs ont beau dire : ce n'est point tant la
nature de l'enseignement qui importe, c'est ce quel'élève fait et apprend par lui-même. Un maître d'école, dans une paroisse de l'Ecosse, avait chez lui des internes et des externes. C'est naturellement sur les pensionnaires qu'il comptait avant tout pour accroître ses revenus : aussi prenait-il d'eux un soin extrême et passait-il toute la soirée à les préparer pour la leçon du lendemain. Qu'arrivait-il cependant à l'école? Les enfants des fermes et des chaumières environnantes, qui n'avaient aucun répétiteur et qui avaient fait leur devoir au coin du feu dans tout le laisser-aller de la famille, se montraient d'ordinaire très-supérieurs aux internes si bien dressés et si bien exercîés par l'autorité magistrale. Grande fut la surprise de l'instituteur. Comme il était pourtant homme d'esprit, il chercha la cause de ses déboires et ne tarda point à la découvrir. Cette cause la voici : les pensionnaires se reposaient beaucoup trop sur l'enseignement mécanique du maître et travaillaient en quelque sorte par un autre, tandis que les pauvres enfants des cottages, obligés de déchiffrer eux-mêmes les énigmes des choses, tenaient leur esprit en éveil et fortifiaient ainsi leurs facultés au moyen de la lutte. L'absence de tutelle préceptorale durant les heures du soir était, dans ce cas, pour eux un avantage, et il ne faut point trop s'étonner qu'ils occupassent pendant le jour la tête des classes. Le maître profita de la leçon que lui donnait l'expérience. Désormais il abandonna les internes à leurs propres ressources, se contentant de leur fournir comme aux autres les outils du travail
— une grammaire et un dictionnaire. La conséquence de ce système fut qu'ils remontèrent bien vite au niveau des externes. En éducation comme dans les affaires du monde, nos voisins attendent beaucoup plus des efforts personnels que de n'importe quels moyens auxiliaires. Leur devise est : « Aide-toi. le professeur t'aidera. »
Mieux encore peut-ôtre que les Anglais, les Écossais se sont occupés dans ces derniers temps de l'éducation de l'enfance.
D'après ce que j'entends dire, il existe à Edimbourg des écoles primaires où non content d'instruire les élèves, le maître s'évertue à former leur caractère. On y combat l'égoïsme, la fraude, l'injustice, le mensonge, la cruauté envers les animaux, non par de vagues préceptes, mais par un appel direct à la conscience et à la dignité humaine. Ce sont dans plus d'un cas les enfants qui se jugent les uns les autres et qui prononcent eux-mêmes sur la moralité de leurs actes.
Je pourrais te citer à ce propos beaucoup d'anecdotes : une seule suffira bien pour te donner une idée de la méthode.
Deux garçons de quatre à cinq ans, deux frères, arrivèrent un jour à l'école un quart d'heure trop tard. Le maître déclara qu'ils seraient interrogés l'un et l'autre, et que s'ils pouvaient donner en leur faveur une excuse valable, ils regagneraient leurs bancs sans encourir aucune censure. Mais qui déciderait ? L'École tout entière, érigée comme d'habitude en tribunal d'honneur. Les d<ux petits ac-
cusés racontèrent l'un après l'autre qu'ils avaient rencontré en chemin une grosse chenille. Ils n'en avaient jamais vu de pareille, et quel objet d'étonnement! L'insecte prenait mille formes extraordinaires, tantôt il se dressait sur la queue, tantôt il s'étendait à terre, d'autrefois encore il se recourbait en replis tortueux. Pendant que les curieux perdaient ainsi le temps à l'observer, l'animal gagna un buisson où il disparut. — « Et pourquoi, » demanda le maître d'un ton brusque, « n'avez-vous point écrasé cette chenille? » Les deux enfants ouvrirent de grands yeux sans répondre. « N'aviez-vous point, » reprit le maître, » les movens de la tuer et d'en finir ainsi avec Tincident qui vous retardait sur la route ? » — « Nous le pouvions sans doute, » répondit l'aîné des deux frères, « mais c'eût été méchant et cruel. » À ces mots, ils furent acquittés l'un et l'autre par acclamation.
L'enfant jugé par ses pairs, qui ne voit ici le ' germe de l'institution du jury, regardée par tous comme le rempart des libertés de l'Angleterre et de l'Ecosse? C'est à coup sûr s'y prendre de loin, mais nos voisins prétendent qu'on ne commence jamais trop tôt à former chez l'homme le sentiment de la responsabilité morale. Selon eux, quand on veut une forme de gouvernement, il faut y préparer la jeunesse, et les garanties du droit ne se fondent que par des habitudes persévérantes contractées dès l'âge le plus tendre. « Je ne conseillerais à aucun pays, » me disait le vieil Écossais dont je t'ai