‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 26 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

parlé, « d'adopter notre système d'éducation s'il n'implantait en même temps chez lui nos libertés. Ici nous avons besoin de caractères indépendants en harmonie avec l'esprit de nos institutions et capables d'en assurer la durée par de vigoureux efforts. Ailleurs notre manière d'élever les enfants ferait des sujets ingouvernables. »

2 juillet 186. .

Y a-t-il un revers à la médaille ? En vérité, je serais assez tentée de le croire.

Mes observations concordent bien sur certains points avec ce que j'ai entendu dire à sir John S. Andrews; mais, en y regardant à deux fois, je suis forcée de faire quelques réserves. Les mères que je rencontre chez M me Warington ont pour la plupart une nombreuse famille. Eh bien ! il est curieux de voir à quel point tous ces enfants s'assimilent les préjugés de la société au milieu de laquelle ils vivent. Sans en savoir bien long, ils se rendent déjà parfaitement compte de la différence entre un homme et un gentleman, entre une femme et une lady. A première vue, ils distinguent sans hésitation ceux qui sont nés pour les servir de ceux auxquels ils doivent du respect et des égards. Ils tiennent à honrteur de se conduire comme de grandes personnes ; mais c'est pour ne point manquer aux convenances. Je suis sûre que tu trouverais ce petit monde un peu gourmé. Quelle roideur et devant les étrangers quels airs de solennité pouparde !

La vérité n'est-elle point que ces mêmes Anglais si libres et si dignes de l'être sont extrêmement timides vis-à-vis de l'opinion publique?

N'est-ce point Pascal qui appelle l'opinion « la reine dumonde?»Jenesaistrop ce qu'elle fait dans le monde ; mais il me semble bien qu'en Angleterre elle exerce beaucoup plus d'empire que Victoria. Dès l'âge le plus tendre nos voisins s'asservissent volontairement à certaines conventions sociales et s'imposent le devoir de respecter sans examen ce que respecte la majorité des gens bien élevés. Chacun règle plus ou moins sa conduite et ses jugements sur l'autorité des autres. Dans les salons on parle peu ou du moins la conversation ne sort guère des cadres consacrés par l'usage. Il y a des groupes d'idées qui se sont en quelque sorte pétrifiées dans les mœurs, et que tout le monde est convenu de ne jamais soumettre à la discussion.

Je ne connais point encore assez les Anglais pour saisir la raison de tels contrastes ; mais ils me semblent à la fois très-maîtres de leurs actions et trèsdépendants de leur manière de voir. La jeunesse jouit du droit d'aller et de venir; elle fait à peu près ce qu'elle veut; mais elle s'interdit de vouloir ce qui est tout a fait contraire aux traditions de famille et aux habitudes de la bonne société. Peutêtre a-t-il fallu une ancre pour retenir des caractères flottant à pleines voiles dans la liberté, et cette ancre on l'a demandée à la discipline des mœurs domestiques, aux coutumes nationales et aux principes religieux.

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