‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 27 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

6 juillet 185. .

Je crois, cher ami, que mon temps approche.

Quoique ma santé se maintienne assez bonne, combien je redoute cette heure d'épreuves dont ta présence seule pouvait m'adoucir les rigueurs I 0 mon Dieu, que n'es-tu près de moi, mon cher Érasme î C'est surtout à la veille de la souffrance et du danger qu'une femme s'enlace comme le lierre autour de celui qu'elle aime.

La nuit dernière j'ai fait un rêve qui m'inquiète. Je visitais en habits de deuil le tombeau de ma mère, quand, à ma grande surprise, j'y trouvai des rosiers, des myrtes et d'autres fleurs que je n'avais pas fait planter moi-même. Cette idée qu'une main inconnue veillait sur la dernière demeure de celle que j'avais aimée me remua jusqu'aux larmes. Je me sentis pleurer tout en dormant. Quel était celui qui avait si bien compris le moyen de me plaire ? Par une série d'incidents assez confus je découvris que c'était toi et je tombai dans une sorte d'extase. Enfin que te dirai je ? toutes les circonstances de notre première rencontre et de notre premier amour se retracèrent devant moi, non sous la forme du souvenir, mais sous celle d'un songe où les objets animés ou inanimés reprenaient les figures bien connues de la réalité. Que penses-tu de cela? Si j'étais superstitieuse, je croirais que ce rêve nous présage quelque malheur.

Adieu. La première fois que je t'écrirai, mon bien-

aimé, je serai mère ! A cette pensée je tremble de joie et je t'embrasse de toutes les forces de mon être.

PAGES DÉTACHÉES DU JOURNAL d'ÉHASME

G juillet 183. .

Une phalène, entrée je ne sais comment dans ma cellule, cherche depuis un quart d'heure à sortir par la fenêtre. La lumière, l'espace, la vie sont là qui l'appellent dans le frémissement de l'azur. Cependant l'étroite fenêtre est fermée et la fille de l'air qui ne comprend rien à cette barrière transparente se précipite contre la vitre, s'y attache, s'obstine; repoussée, elle revient sans cesse à la charge.

Les obstacles qui résistent invinciblement dans l'ordre moral sont de même ceux dont l'homme ne se rend aucun compte. Ce n'est presque rien — l'épaisseur d'un verre; mais ce rien, préjugé, dogme, idée fausse, sophisme, suffit pour intercepter son essor vers la liberté. Vainement l'esprit s'acharne, se meurtrit les ailes contre cet obstacle.

J'ouvre la fenêtre. Pars, va-t'en, pauvre insecte ailé! Revole à l'air libre, au soleil ! C'est assez d'un captif dans cette cellule.

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