‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 28 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

8 juillet 185..

J'ai souvent observé la plage entre deux marées. On aperçoit à la surface humide et molle des sables mille traces de pas, l'empreinte que creusent en s'éloignant la roue des chars et les fers des chevaux, je ne sais quels dessins fantasques gravés par le doigt des enfants, des noms écrits avec le bout d'un bâton, enfin mille vestiges, mille détails. L'Océan revient, tout est effacé.

La justice et le temps ont aussi leurs marées.

Écrivez, bâtissez, faites des lois, dessinez vos projets sur le sable ; en un jour, en une heure le reflux aura tout couvert, tout enlevé. « Je reviens chez moi, » dit l'Océan. «Je rentre dans mes droits, » dit le peuple.

9 juillet 185..

Il fut un homme qui bouleversa le monde. Après avoir remporté beaucoup de victoires, il mourut, et quoiqu'il fût alors détrôné, on l'étala en grande pompe sur un lit de parade. Une mouche vint par hasard se poser sur son nez, et ces mains qui avaient autrefois gouverné des empires étaient impuissantes à chasser un insecte.

Et c'est pour en arriver lâ qu'on foule aux pieds la justice, la liberté, le droit des nations I

7i LÉMILE DU DIX-NECV1ÊME SIÈCLE

10 juillet 185...

Une poule voulait étendre ses ailes sur des poussins éclos et déjà grands. — « Nous n'avons plus besoin de vos services, criaient les jeunes ; vous nous étouffez. » — « Allons, répondit l'autre, vous n'y entendez rien : que vous n'ayez pas besoin de moi, c'est possible ; mais, moi, j'ai besoin de vous. D'abord, il me plaît de peser sur quelqu'un, cela donne de l'importace, et ensuite je mange la graine qui vous était destinée. »

N'est-ce point l'image de l'autorité chez les peuples assez avancés pour se gouverner eux-mêmes?

«juillet 183..

J'ai passé une horrible nuit.

Il y a des moments où mes pensées posent devant moi comme des spectres. Est-ce que je vais devenir fou?

Ce n'était pas un rêve ; dans un état de veille, — mille fois plus mystérieux que le sommeil, je l'ai vue... elle.

Hélène était couchée sur son lit ; je surveillais sa respiration étouffée ; je tâtais son pouls fiévreux... Ciel! il me semble avoir entendu un cri I...

Elle souffre, et je ne suis pas là!

Oh! c'est dans ces heures d'inquiétude et d'agonie morale qu'on sent le poids de la captivité. Je voulais donner à ma femme l'exemple du cou-

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