‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 30 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Celle qui me soigne est d'ailleurs une excellente femme qui paraît avoir l'instinct de la maternité universelle. Petite, la taille fine et distinguée, l'air honnête, elle a, comme on dit, vu de meilleurs jours. C'est la veuve d'un contre-maître ou surveillant des travaux, qui a été tué dans une des mines de la Cornouaille, par un éboulement. Elle a eu elle-même plusieurs enfants qui se sont dispersés depuis longtemps sur la terre et sur l'eau ; car deux d'entre eux sont de braves marins qui lui envoient de temps en temps une caisse de thé et une pièce d'or. On lui avait proposé d'être garde-malade dans un grand hôpital ; mais elle a refusé contre ses intérêts, déclarant qu'elle aimait mieux souhaiter la bienvenue à ceux qui se présentent dans le monde que de dire adieu à ceux qui nous quittent pour toujours.

Le docteur Warington que, d'après ses ordres, on avait prévenu par un message, est arrivé de Londres en toute hâte, avant les premières douleurs, ou du moins avant les graves symptômes. Les Anglais ont cela de bon que par délicatesse ou par fierté ils ne veulent jamais avoir l'air de rendre un service. Commeje le remerciais d'avoir quitté sa clientèle de Londres: « Bah! s'écria-t-il, ce n'est pas pour vous que je suis'venu, c'est pour voir ma femme et mes enfants. » Dans nos idées françaises le propos était peu galant, et je crois que plus d'une Parisienne en eût été mortifiée ; mais je ne m'attachai qu'à l'intention qui était excellente. Quoique je susse bien le contraire, il voulait me

persuader qu'il se trouvait là par hasard, et que je ne lui devais rien, ou presque rien.

Non content de me prêter le secours de sa science et de son habileté comme accoucheur, il voulut bien me donner des conseils d'ami sur les soins qu'il convient de donner au nouveau-né. « Je parle à une novice, me dit-il, et elle ne s'étonnera point de mes réflexions, qui ont du moins le mérite d'être appuyées sur l'expérience. Plusieurs de mes confrères ont appelé l'attention dans tous les pays sur l'effrayante mortalité des enfants en bas âge. On peut trouver plusieurs causes à un tel fléau, telles que la misère, la démoralisation des parents, l'insuffisance des ressources alimentaires; mais je crois qu'il nous faut surtout accuser l'ignorance des mères. L'abus de certains soins intempestifs et mal calculés est aussi funeste aux nouveau-nés que la négligence. Je ne dirai point qu'il faille suivre aveuglément la nature : ne serait-ce point en quelque sorte lui désobéir que d'abdiquer la raison qu'elle nous a donnée pour contrôler ses voies et pour les redresser au besoin? Mais les préjugés, les coutumes et les fausses lumières, voilà surtout les ennemis que nous avons à combattre. Et pourtant il faut croire que nous n'élevons pas plus mal que d'autres nos babies; car notre population augmente d'une manière remarquable. Nous ne savons que faire de nos habitants, et nous les envoyons par essaims coloniser les terrés lointaines; or, les races ne s'accroissent point en raison du nombre des enfants qui naissent, mais en raison du nombre des enfants conservés. J'attribue

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