‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 32 sur 188 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

croire que je ne sois pour lui, selon la parole d'un savant, « qu'un sein plein de lait. » Et pourtant, j'avoue en toute conscience que, faible, presque inerte, le nouveau-né a beaucoup à recevoir et presque rien à donner. La satisfaction qu'il nous procure est involontaire comme celle de la fleur. Après tout, n'est-ce pas moi la plus égoïste des deux, puisque c'est moi qui suis heureuse de l'aimer? Et puis, s'il se pouvait douter du bien qu'il me fait I Depuis quelques mois, je te le confesse, mon caractère s'est un peu aigri dans la solitude. Tu sauras donc que l'autre jour je m'étais emportée contre Georgia, qui est pourtant la meilleure et la plus attentive des femmes. La vérité est qu'elle ne peut souffrir la nurse, et qu'elle lui en veut d'acquérir certains droits à ma reconnaissance ; car nous devons de la reconnaissance à ceux qui nous servent. Cette jalousie, qui provient d'un fond de dévouement mal éclairé, m'irrita, et j'eus un moment d'impatience. Quelle fut ma surprise et mon effroi quand je vis aussitôt la figure d'Émile devenir pourpre et que je l'entendis éclater en cris furieux. Les passions de la mère retentiraient-elles sur celles de l'enfant? En vérité, depuis ce jour-là, je suis tentée de le croire.

Quoi qu'il en soit, je me promis bien de profiter d'une telle leçon. Toutes les fois que je suis maintenant sur le point de perdre mon sang-froid, je regarde Émile, et je me calme aussitôt par respect pour mon enfant. Si je deviens meilleure, plus patiente, plus maîtresse de moi que je ne l'étais jusqu'à ce jour, c'est à lui que je le devrai!

5 août 185.

Le docteur Warington a reçu ta lettre qu'il m'a communiquée 1 . Tu te calomnies toi-même en disant que tu te reproches d'avoir jeté sur ma vie l'ombre de ta triste destinée et que tu ne méritais point d'être père. J'avais consenti d'avance à tout ce qui nous est arrivé depuis notre mariage. Était-ce comme tu dis par noblesse d'àme, par devoir? Non, c'était par amour. De part ou d'autre le repentir serait aujourd'hui une lâcheté. Je ne me plains nullement de nos malheurs : j'en suis fière. Quant à notre fils, il me semble que le temps est venu de nous mettre à l'œuvre. En quoi consiste l'éducation? Où commence-t-elle ? Où finit- t- elle? J'attends ta réponse.

P. S. — Emile dort. Je viens de lui donner deux baisers sur les joues par amour de toi.

« Cette lettre n'a point été retrouvée.

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