‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 34 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

rais bien te répondre que d'après l'étymologie du mot, l'éducation consiste à tirer de l'enfant toutes les énergies qui n'existent d'abord chez lui qu'à l'état d'enveloppement et d'inconscience (edueere), amener au dehors ; mais je crains que cette définition ne te semble vague, et je me hâte d'arriver aux faits.

La plupart des moralistes ont calqué l'éducation sur l'idée qu'ils se faisaient de l'homme. Cette méthode qui parait à première vue très raisonnable soulève néanmoins plus d'un genre d'objections. L'homme parfait est un mythe qui n'existe nulle part dans la nature et que par conséquent chacun rOve à sa manière. Défions-nous de ces idées préconçues qui veulent courber les faits sous l'empire d'une utopie. Rien n'est plus facile que de prêter à un être de raison mille qualités imaginaires ; mais qui fera descendre du ciel ce type de toutes les vertus?

Une telle manière d'attaquer le problème de l'éducation serait excellente si l'homme était une entité, un absolu. Pris dans la réalité c'est au contraire une chose variable et flottante qui passe successivement par divers états embryonnaires. Je ne te parlerai point des phénomènes qui précèdent la naissance. Du commencement à la fin la vie n'est qu'une série de transformations plus ou moins rapides. Les cheveux (qui n'existent point d'ordinaire au moment de la naissance) changent plusieurs fois de couleur. Le teint, les traits, le tempérament, tout se renouvelle avec l'âge. Regarde le

jeune garçon qui commence à perdre ses dents de lait; c'est déjà un vieillard par rapport à l'enfant de quatre ou cinq ans dont les gencives sont encore ornées de toutes leurs perles. La nature a mis chez tous les êtres à l'état de croissance des organes provisoires qui se flétrissent après avoir fait leur temps, et elle en a préparé d'autres qui se développent pour combler les vides. Les facultés physiques ou morales se succèdent de môme dans un ordre déterminé : le nouveau-né goûte avant de voir et il voit avant d'entendre. La mémoire dans le premier âge précède le jugement et le sentiment devance de beaucoup la réflexion. De la naissance à la jeunesse et de la jeunesse à là vieillesse, la vie est une évolution de forces qui se sacrifient les unes aux autres. Du berceau à la tombe l'homme marche par un chemin semé de ses propres dépouilles.

Dans ce mouvement perpétuel où saisir un point d'arrêt? ma pensée est qu'à chaque jour suffit sa peine et que la science de l'éducation devrait s'attacher à la recherche des moyens de développement qui conviennent le mieux pour chaque âge ; je ne m'occuperai donc cette fois que de l'enfance.

li août 185..

Durant les premières semaines de la vie, peutêtre même les deux premiers mois, l'éducation de l'enfant consiste presque uniquement à écarter les influences extérieures qui pourraient lui nuire. Elle se réduit à une sorte de système expectant qui laisse faire et seconde au besoin la nature.

Page 1