LIVRE DEUXIÈME
Le nouveau-né commence bien ce qu'on est convenu d'appeler en physiologie une vie indépendante ; mais que faible est sa liberté ! Greffé à la mamelle de la mère par l'instinct de l'alimentation, c'est toujours d'une autre qu'il dépend pour sa nourriture et pour les besoins matériels de la vie. Combien sa personnalité est encore vague et obscure ! Enveloppé dans une sorte de nuage, il semble n'avoir d'abord aucune perception distincte des objets qui s'agitent autour de lui. Pauvre aveugle-né, il cherche à tâtons le sein de sa mère. Il a des yeux et il ne voit point, des oreilles et il n'entend point, des mains et il ne sait point encore s'en servir. Cette idole de l'affection maternelle ressemble pas mal aux dieux impotents dont se moque la Bible. Et pourtant cet être débile a déjà une fonction importante à remplir dans le monde : il croît.
C'est à ne point troubler ce mystérieux travail de la nature que se réduit à peu près le rôle de la mère. J'ai toujours admiré l'exemple que lui donne sous ce rapport la femelle des oiseaux. Avec quel soin elle dérobe aux yeux profanes le trésor de vie que recèle le nid caché sous la branche 1 Moins sage, la femme ne fait-elle point trop souvent du nouveau-né le jouet de sa tendresse ? Que penser de ces mères qui montrent sans cesse leur nourrisson aux étrangers, le passent de main en main, chatouillent ses impressions par des agaceries et le tourmentent de folles caresses? Je crains fort entre nous qu'en agissant ainsi elles ne consultent beau-
coup plus leur amusement ou leur vanité que le bien de l'enfant.
Défions-nous aussi de certaines illusions poétiques. La littérature moderne a beaucoup trop flatté l'enfant. Elle aime à voir en lui un ange qui aurait laissé ses ailes au paradis. J'ignore en vérité d'où il vient ; mais s'il a vu des merveilles dans un autre monde, m'est avis qu'il s'en souvient très-peu, et que c'est parmi nous qu'il doit acquérir toutes ses connaissances.
Comment les acquiert-il?
12 août 185..
La période de la vie 911 nous apprenons le plus est celle où l'on ne nous enseigne rien méthodiquement. Toutes les mères savent que de deux à six mois l'enfant fait des progrès extraordinaires, et quelques physiologistes ont calculé que de six mois à deux ou trois ans il acquérait un tiers des connaissances dont se contente la moyenne des hommes. D'où lui vient cette première éducation? Certes la mère n'y est point étrangère ; mais que l'enfant doit surtout au contact avec les choses I
C'est sur cette source primitive du savoir humain, — le commerce des choses, — que je voudrais appeler ton attention.
Et d'abord consultons les faits. Durant les premières semaines qui suivent la naissance, le cerveau du nouveau-né est encore trop mou, les organes de la vie de relation sont trop imparfaits