LIVRE DEUXIEME S
pour qu'il réponde d'une manière bien active à l'appel des objets qui l'entourent. Tout lui apparaît alors comme dans un crépuscule : il est aisé de s'en convaincre à son indifférence. Peu à peu ses émotions s'éveillent. Tu tè souviens de cette statue de Memnon dont le silence finissait par s'ébranler sous les rayons du soleil : c'est l'histoire de l'enfant. Il s'anime au soleil du monde extérieur.
Apprenons-nous à voir et à entendre? C'est une question sur laquelle les physiologistes ont beaucoup de peine à se mettre d'accord. Toujours est-il que le nouveau-né apprend par l'exercice à mieux voir et à mieux .entendre : que cela nous suffise. Il est dans les lois de la nature que chaque organe fasse de mieux en mieux ce qu'il fait souvent. D'un autre côté la force des impressions s'accroît de jour en jour par le plaisir môme qu'éprouve l'enfant à se servir de ses petits moyens de connaissance. « Le charme de sentir est si vif, » dit Bossuet.
Le plus souvent cela se fait de soi-même, et la plupart des enfants n'ont point besoin qu'on les instruise à toucher, à déguster, à regarder, à écouter ; ils trouvent dans leurs instincts l'énergie nécessaire pour exécuter tous ces actes de la vie. Ne pourrait-on néanmoins seconder le travail de la nature? En d'autres termes la force de l'exemple, l'émulation, l'attrait qu'on ajoute aux choses ne contribuent-ils point à stimuler les sens? Parmi les bêtes, la femelle excite sans cesse ses petits à faire usage de l'ouïe, de la vue, et c'est aux leçons de la mère qu'il faut, je crois, attribuer les éton-
nantes facultés de certaines familles animales.
L'éducation des sens est presque la seule, tu le sais, que reçoive aussi le sauvage. Et combien, grâce â elle, il nous est supérieur dans un certain ordre de faits ! L'habitude, l'exercice, la manière de vivre développent chez les races errantes toute une série de perceptions d'une finesse et d'une étendue extraordinaires! Comment l'homme a-t-il perdu en se civilisant quelques-uns de ces dons primitifs? Pour répondre à une telle question, il suffirait de considérer les changements qui ont lieu chez certaines espèces animales dans le passage de l'état sauvage à l'état domestique. Qui. croirait que les lapins élevés dans un tonneau oublient, après trois générations, l'art de se creuser des terriers? Le mouton lui-môme, qu'on regarde chez nous comme un symbole de soumission et d'imbécillité, n'a pas toujours été ce qu'il nous parait aujourd'hui. Le prototype dont il descend (le mouflon) est, au contraire, un animal hardi qui s'aventure fièrement dans les montagnes de la Corse et qui tient tête au chasseur. On l'a fait mouton en le parquant, c'està-dire en lui donnant un berger et des chiens pour le garder.
L'homme, à mesure qu'il se police et s'enferme dans les villes, laisse de môme peu à peu derrière lui quelques-uns des attributs de la vie sauvage. ^Puisque d'autres veillent sur lui, qu' a-t-il besoin de se tenir sans cesse sur le qui-vive I Poursuivre au loin du regard un animal dangereux, coller l'oreille contre terre et reconnaître ainsi à deux ou trois