‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 37 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME «Ji · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME «Ji

milles le pas d'ua ennemi, cela est bon pour un naturel du Nouveau-Monde ou de l'Australie. Dans l'état de société n'avons-nous pas le sergent de ville et le gendarme que nous payons pour être protégés contre les coups de main et les embûches? Avec le danger inhérent à la vie du désert devait nécessairement s'évanouir cette prodigieuse finesse de l'ouïe et de la vue, auxiliaire du sentiment de conservation personnelle.

Tu me diras peut-ôtre que ces avantages physiques étaient bien peu de chose comparés aux facultés que l'homme a, pour ainsi dire, créées en lui par le développement de la civilisation. Je suis assurément de ton avis. Oui, nous avons certes beaucoup plus gagné que nous n'avons perdu, et pourtant cette réflexion ne me contente guère. L'homme moderne ne devrait-il point réunir en sa personne tous les dons de ceux qui l'ont précédé sur la terre? Crois-moi, nous ne serons jamais trop riches ; nous ne vivrons jamais assez dans tout ce qui vit, et au sentiment de notre existence les perceptions extérieures sont presque aussi nécessaires que les idées.

Que la civilisation ajoute à la sécurité des rapports entre les hommes et que parla lutte constante avec la nature elle réduise de beaucoup les fléaux qui menacent le sauvage dans le désert, c'est à merveille. Que la police sauvegarde avec discrétion les personnes et les proprités, ce n'est point moi qui y trouverai à redire. Tout ce que je regrette est qu'un tel régime de protection devienne pour nos

sens une source de paresse. Les peuples civilisés eux-mêmes l'ont bien compris ; car ils ont conservé • " certains exercices qui, ainsi que la chasse par

exemple, n'ont plus aucune raison d'être, à moins qu'on ne les considère comme des moyens de raviver les énergies primitives de notre nature. Il en est de même de la lutte et des jeux athlétiques. On arrêterait des hommes qui feraient pour tout de bon dans la rue ce que font nos jeunes pugilistes dans les gymnases pour s'exercer. Si je ne me trompe, le développement du système des machines rendra de plus en plus nécessaire dans nos sociétés l'emploi artificiel des forces musculaires. Autrement l'homme servi par des instruments qui marchent, qui travaillent et qui luttent pour lui, deviendrait bientôt une sorte de pacha engourdi dans la mollesse et l'oisiveté. Il faudra que pour prévenir l'abâtardissement de la race, la jeunesse se livre à toute sorte de sports inutiles en apparence, mais destinés en réalité à maintenir la vigueur du corps. A défaut de tels réactifs, la mécanique humaine serait un jour détrônée par nos propres inventions.

* La science de son côté tâche habilement de suppléer à la faible portée de nos organes par des moyens auxiliaires. J'admire fort comme tout le monde la découverte du télescope ; et pourtant le peau-rouge pour découvrir un point à l'horizon n'a besoin d'autre longue-vue que celle qu'il s'est faite par l'habitude de sonder à l'œil nu les distances. En aidant les sens par des instruments ne leur enlèvet-on pas une partie de cette confiance en la nature

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