‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 38 sur 188 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

qui, sous un rapport du moins, détermine la supériorité du sauvage? Je n'en conclus nullement, tu penses bien, qu'il faille se passer des conquêtes de la science et de l'industrie ; tout ce que je désire c'est que, sous prétexte des avantages de la société, on ne fasse pas de l'enfant civilisé un être mou, pusillanime et myope. Tel serait pourtant le résultat s'il s'habituait à compter en tout sur les progrès de nos artifices, au lieu de se reposer un peu sur lui-même et sur ses propres organes.

Existe-il, oui ou non, un moyeu de reconquérir en partie les attributs primitifs que nous avons perdus au commerce de la civilisation? Peut-être. J'ai souvent réfléchi à la fonction sociale de ces races humaines qu'on regarde comme inférieures à la nôtre parce qu'elles se sont arrêtées aux caractères de l'enfance, et je me suis plus d'une fois demandé si elles n'étaient point destinées à combler une lacune — l'abîme qui nous sépare de l'état de nature.

Dans plusieurs États de l'Amérique du Sud c'est surtout à la race noire qu'est confié le soin d'élever les nouveau-nés de la race blanche. Les négresses font d'excellentes nourrices et les nègres exercent les enfants à bien voir et à bien entendre. Aussi l'éducation des jeunes Américains est-elle beaucoup plus raisonnable que la nôtre; on cherche à leur donner des sens avant de leur donner de l'esprit. Donner est évidemment un mot impropre ; car l'éducation ne donne rien, elle développe ; mais combien de facultés physiques dont nous ne nous doutons

pas et qui restent ensevelies chez l'homme, simplement parce qu'il néglige de les exercer I

Dans nos sociétés vieilles et raffinées, certes les stimulants ne manquent point pour exciter les sensations; mais nos salons, notre luxe, conviennentils bien à l'enfant? comme il est né curieux et imitateur, on l'attire pourtant vers des goûts qui ne sont aucunement les siens ni ceux de son âge. Il est rare que les petits messieurs élevés dans ce milieu artificiel acquièrent plus tard le goût de la nature. Je préfère de beaucoup qu'Émile soit élevé à la campagne. Là tout est vrai et la figure des choses arrive au cerveau de l'enfant sans être altérée par nos conventions.

Tous les physiologistes reconnaissent l'importance de l'éducation des sens, et quelques-uns d'entre eux ont môme recommandé certains exercices pour cultiver dans le premier âge la vue, l'ouïe, le toucher, etc., etc. Je t'avoue pourtant n'accorder qu'une confiance médiocre à de telles méthodes. Tout ce qui rappelle plus ou moins la discipline et le travail fatigue, rebute le très-jeune enfant. C'est par l'attrait et sans faire semblant de l'instruire qu'il faut, je crois, agir sur les cordes sensitives de ce petit être. Il appartient à la mère de choisir, de varier et de graduer les impressions des sons, des formes, des couleurs, des odeurs, des saveurs, selon les circonstances. Le monde extérieur ne demande qu'à entrer chez l'enfant par la porte des sens : il suffit de tenir cette porte ouverte en éveillant à propos son attention.

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