‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 39 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Quoique les facultés physiques et morales soient très-distinctes, elles ont pourtant, chez l'homme, un lien qui les unit. La rectitude des perceptions n'est point, étrangère à la rectitude du jugement. En s'assimilant une à une les images des choses, le cerveau prépare les matériaux de l'intelligence. C'est au nom de l'esprit qu'il faut d'abord cultiver les sens.

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L'enfant reçoit du monde extérieur ses premières connaissances. Il s'en faut pourtant de beaucoup qu'il se borne à subir les impressions du dehors. Tandis que les autres animaux se résignent avec une muette indifférence aux conditions de la vie qui leur est faite; à peine l'homme est-il né, qu'il affirme déjà sa liberté en protestant, par ses cris, contre la souffrance et contre la tyrannie des choses. Il pleure et s'irrite contre les personnes, les objets qui l'entourent; il leur en veut de ne point se comporter selon ses désirs. Tout désarmé qu'il soit, il se plaint hautement et se révolte à sa manière contre l'empire de la fatalité.

Au bout de quelques semaines , de quelques mois, ses yeux et ses oreilles s'ouvrent peu à peu au spectacle de l'univers. Qui ne croirait que ce fragile petit corps va trembler devant la force des éléments qui tourbillonnent autour de lui? Ah bien oui! calme et confiant, il contemple bientôt d'un œil limpide cette grande mécanique terrestre, dont

le moindre rouage suffirait pour le broyer. Lui, l'esclave de la nature? Il en serait bien plutôt le despote. Dans son mystérieux langage il demande à sa mère de faire le chaud et le froid, la pluie et le beau temps, il lui demanderait volontiers de décrocher au ciel la lune et les étoiles pour son plaisir. Or, comme la mère n'est après tout pour lui que la représentation vivante de l'humanité, c'est dans cette dernière qu'il se sent fort. Au fond de ce cerveau incapable de penser, existe déjà l'instinct de l'empire qu'exerce sur le monde la volonté de l'être libre. Devant cette force morale qu'il devine confusément s'évanouit pour lui la gigantesque domination de la matière.

Il y a un moi chez l'enfant; ce n'est pas du tout comme on l'a dit une table rase. Ce moi s'affirme bientôt par une façon particulière d'être et de sentir, des émotions qu'il exprime spontanément et des instincts qui lui appartiennent. De même que les sens l'ont mis en rapport avec le monde extérieur, les affections le mettent peu à peu en rapport avec les personnes. Dans les commencements, il est vrai, ses impressions morales lui viennent surtout du dehors. L'enfant aime parce qu'il est aimé, de même qu'il rit parce qu'il voit rire et parle parce qu'il entend parler. Il ne tarde pourtant point à témoigner ses aversions, ses sympathies, ses préférences. En un mot le caractère se dessine. Ce sera pour nous l'objet d'une autre étude.

Je ne crois point du tout avoir répondu dans cette première lettre à tes questions. Il y faut du

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