‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 42 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

tonner après cela du grand nombre de victimes? Non content de vacciner Émile, le docteur Warington a voulu renouveler sur moi la môme épreuve en vue du danger.

Je t'avoue qu'à l'idée de la petite vérole j'éprouve une horreur indéfinissable. Et quand on songe que parmi les hommes et les femmes du dernier siècle, il en était bien peu sur lesquelles cette hideuse maladie n'eût laissé des traces. On aura sans doute un jour de la peine à se figurer que les maîtresses des rois, M l,e de La Vallière, M me DuBarry et tant d'autres déesses tristement célèbres pour leur beauté, étaient toutes plus ou moins grêlées. Pour moi je bénis la science médicale d'avoir affranchi le visage humain du tribut qu'il payait trop souvent à ce redoutable fléau. Et c'était quelquefois dans tonte la fleur de l'âge, que la jeune fille voyait s'évanouir avec une partie de ses charmes l'espoir d'ttre aimée. Je ne suis plus une jeune fille; mais pour rien au monde je ne voudrais perdre le peu de beauté qui me reste : il me semble que tu ne me reconnaîtrais plus.

En me chargeant d'observer l'enfance sur la personne d'Émile, il me semble que tu m'as envoyée à la découverte d'un pays inconnu. 11 existe trèscertainement un monde des bébés, car tous ceux que je connais sentent et témoignent leurs impressions à peu près de la même manière ; mais ce monde il est bien difficile d'y rentrer quand on en est sorti. Consulterons-nous nos souvenirs? c'est le paradis terrestre dont nous avons été chassés

par le seul fait de la croissance et dont nous chercherions en vain la place sur la carte de la mémoire. L'enfant qui, lui, habite ces régions de l'aube et du silence en sait-il plus que nous sur ce sujet? Je serais tentée de le croire; mais si la nature lui a confié son secret, ce secret est bien gardé. Comment deviner exactement ce qui se passe chez un jeune être incapable d'exprimer ses plaisirs ou ses peines autrement que par des accents inarticulés ? Les enfants, je m'en aperçois tous les jours, ont un langage bien avant de parler ; mais que ce langage est vague et difficile à analyser môme pour la mèrel Je m'imagine comprendre quelques-uns des désirs d'Emile; je me fais une idée de ses joies ou de ses chagrins : est-ce assez pour le connaître ?

Ce que je puis dire c'est que j'ai remarqué en lui de grands changements. Durant les deux premiers mois, il vivait (si l'on peut appeler cela vivre) tout en lui-môme. Aujourd'hui il distingue assez clairement certains objets extérieurs et de plus il me sourit.

C'est le premier jour de l'an. Oh ! triste, bien triste. N'est-il pas d'usage de faire ce jour-là des vœux pour ceux qu'on aime î Je ne souhaite qu'une chose : ta liberté.

P. -S. — Pour étrennes je t'envoie des cheveux d'Émile.

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