‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 43 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

LA MÊME AU MÊME

3 avri 185. .

J'ai enfin eu de tes nouvelles par M. ***, et ce qu'il m'a dit m'a un peu rassurée.

Ne crois point que j'aie perdu de vue tes instructions en ce qui concerne Émile. Je cherche le plus que je peux à le mettre en rapport avec les choses. A ce propos il m'a semblé reconnaître que la paresse des sens tenait beaucoup moins chez l'enfant à la faiblesse môme des organes qu'à un défaut d'attention. 11 y a beaucoup d'objets extérieurs dont il saisirait très-bien les sons ou les formes, s'il voulait se donner la peine d'écouter ou de regarder ; mais comme ces objets ne l'intéressent point, il les néglige absolument. En un mot il n'a d'yeux et d'oreilles que pour son bon plaisir. Gomment savoir d'un autre côté ce qui lui est indifférent ou ce qui lui est agréable ? Je reconnais en toute humilité que je fais souvent des écoles. Les objets sur lesquels je compte le plus pour flatter le toucher d'Émile ne sont pas toujours ceux à la surface desquels il aime à promener ses petites mains. Les couleurs qui me semblent à moi les plus attrayantes ne lui disent rien et passent devant ses yeux comme des ombres. Je crois qu'en cela comme en tout le

reste, nous ne sommes que trop portées, nous autres mères, à substituer nos goûts à ceux de l'enfant.

Georgia, avec beaucoup moins d'étude, réussit très-souvent beaucoup mieux que moi. Elle trouve d'instinct ce qui peut amuser Émile, piquer sa curiosité. On dirait qu'elle devine ses désirs. Tu sais qu'elle a été trois fois mère et que l'esclavage lui a pris l'un après l'autre tous ses enfants? Où sont-ils? Elle l'ignore elle-même. C'est raison de plus pour qu'elle s'attache à Émile. Je lui en voudrais de l'aimer plus que moi : ce serait d'ailleurs impossible; mais il est une qualité que je lui envie, elle sait se faire enfant avec l'enfant. Est-ce là ce que tu voulais me dire en parlant des aptitudes maternelles de la femme noire?

Croirais-tu qu'Émile est un véritable guèbre, en ce sens qu'il adore le soleil ? Il faut voir comme il étend avec plaisir ses petits bras vers la lumière !

Nous avons eu un hiver très- doux ; la neige n'est tombée que deux fois et encore elle fondait en touchant la terre. Aujourd'hui on ne voit point encore de.feuilles; la campagne sans verdure ressemble à un appartement démeublé ; mais un souffle de vie commence à circuler dans toute la nature et ne tardera point à remplir les vides qu'a laissés la morte saison. Comme nous avons déjà des aprèsmidi magnifiques, Émile témoigne par son inquiétude le désir d'être porté dans le jardin quand le ciel est clair. Le soleil de la Cornouaille, surtout le soleil de printemps, n'a d'ailleurs rien de dévorant ni de dangereux : il convient aux vieillards et aux

Page 1