‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 44 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

bébés. Georgia étend sur la pelouse sèche un tapis ou elle assoit Emile qui s'amuse et se roule en toute liberté. Tant que nous sommes là, il compte sur nous pour le garder : avec l'intention de lui donner un peu de confiance en lui-même, je conseille quelquefois à Georgia de s'éloigner et je me cache d'un autre côté sans toutefois le perdre de vue. D'abord il eut peur à l'idée de se trouver seul et témoigna un certain malaise ; puis il ne tarda guère à prendre son parti en brave. Je le vis alors ouvrir des yeux attentifs à tout ce qui se passait autour de lui et agiter ses petites mains comme s'il eût voulu chasser une mouche qui bourdonnait audessus de sa tute. Je me promis dès lors de déguiser de temps en temps ma surveillance, afin que se sentant moins protégé Emile apprit à se passer quelquefois du secours des autres.

Plus j'y réfléchis et plus je me fais de mes devoirs de mère une idée qui ne ressemble guère à celle des autres femmes. A mesure qu'Émile grandira je me priverai pour son bien du plaisir de lui montrer en toute occasion ma sollicitude. Ce qui nuit le plus chez certains enfants au développement des sens et du caractère, c'est, je crois, la manière dont on les élève. A force de les entourer de soins trop évidents et trop empressés, on les accoutume à vivre sans qu'ils s'en mêlent. Pourquoi tel marmot riche et empesé se donnerait-il la peine d'exercer sa faculté de circonspection? Ainsi que ces monarques imbéciles de l'Orient qui appellent volontiers les conseillers du château leurs yeux

et leurs oreilles, il s'habitue à voir et à entendre par le secours des bonnes chargées de le servir et de prévenir tous ses besoins. Quelle triste figure ferait un jour ou l'autre cet enfant si bien gardé s'il se trouvait seul en face du moindre danger I C'est sans doute lui dont on raconte qu'il avait peur de son ombre.

Emile me fait penser à tout. Hier il me rappela une des figures de la mythologie. Les enfants ne se rendent pas compte des distances et c'est chez eux la source de plusieurs erreurs de la vue. J'étais dans le jardin tandis qu'Emile était à la fenêtre de la maison dans les bras de Georgia. Aussitôt qu'il m'aperçut, il donna des signes de joie, puis me tendit ses mains qu'il agitait comme des ailes. La fenêtre est située au premier étage et l'enfant s'étonnait visiblement de ne point m'atteindre : il finit par se fâcher tout rouge. Ce qu'il voulait de moi, j'aime à le croire, étaient mes caresses; mais c'était aussi la coupe de lait, car il y avait quelques heures qu'il n'avait tété. Le supplice de ce pauvre chéri n'était comparable qu'à celui de Tantale.

Émile te connaît ou du moins il connaît ton portrait que je lui désigne du doigt en te nommant. Est-ce une illusion de ma part? Mais à ses yeux fixes et ouverts tout grands, à son sourire, à ses mains tendues vers ton image, il me semble qu'il * devine son père !

ÉRASME A HÉLÈNE

15 juin 185..

J'attendais une occasion pour te faire parvenir cette lettre. Tout ce que tu me dis d'Émile m'intéresse , me touche. Je ne m'en étais point assez douté jusqu'ici au milieu de ma vie d'études et de luttes ; mais j'étais né pour être père ! Je donnerais tout au monde pour voir mon fils et (faut-il te le dire?) j'ai eu plusieurs fois l'intention de t' appeler avec lui dans cette île malgré les mers et les distances qui nous séparent. Ton courage, je le sais, n'aurait reculé devant aucun obstacle. Quelle est donc la considération qui m'a retenu et qui me retient encore? Je me suis demandé s'il ne serait point égoïste d'envelopper dans l'ombre de ma prison des êtres qui me sont chers? De quel droit volerai-je à cet enfant son insouciance, ses premières joies, en le rattachant de trop près à ma destinée exceptionnelle ? Non : qu'il grandisse libre et heureux sous l'aile de sa mère.

Tu as raison de te préoccuper des goûts d'Émile. En général les parents forment le caractère de leurs enfants d'après leur propre caractère : c'est précisément ce qu'il faudrait éviter. Simple marionnette dans la main des grandes personnes, instrument

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passif d'affections et d'idées qui ne sont point les siennes, le bambin s'habitue à plaire en tout à ceux qui le gouvernent. D'où vient qu'il y a aujourd'hui si peu d'hommes qui soient vraiment eux-mêmes? * Pourquoi ne trouve-t-on plus guère chez nous de

vocations déterminées, de conduites fermes et inébranlables? peut-être si l'on cherchait bien trouverait-on dans la première éducation la source de nos infirmités morales.

Et d'abord qu'est-ce que le caractère? Ce qu'on est convenu d'appeler ainsi résulte chez l'homme d'une combinaison de forces dont le point de départ est très-certainement dans la nature, mais qui se trouvent incessamment modifiées, remaniées par des causes intérieures et extérieures. La volonté exerce, par exemple, un certain empire sur nos penchants, nos désirs, nos affections. Cette volonté est-elle d'ailleurs un élément primitif ou acquis? L'un et l'autre, je crois. L'enfant veut presque en naissant ; mais avec l'âge il apprend par l'exercice même de cette faculté à vouloir plus fortement et pour un but déterminé. Quant aux causes extérieures qui agissent sur le caractère, il suffira de nommer la famille, l'éducation, la société. Il n'est pas un de nous qui n'eût une tout autre manière de voir et de se conduire, si, au lieu d'être né en France de parents chrétiens, il fût né en Chine d'un disciple de Confucius.

Dans les premiers temps qui suivent la naissance de l'enfant, les forces du caractère se trouvent comme enveloppées sous les sensations. Le moi

existe et quelquefois même très-impérieux; mais il ne se traduit guère au dehors que par des mouvements volontaires. Tel est le nom que nous conviendrons de donner aux soubresauts, aux transports et môme aux vagissements de ce petit être. Tout ce qui produit une douleur, une irritation, excite en lui ces signes extérieurs. Beaucoup de mouvements que nous croyons désordonnés ou absurdes ne nous semblent tels chez l'enfant que parce que nous n'avons point assez réfléchi à la loi qui les produit. 11 y cherche, à notre insu, soit un plaisir, soit le soulagement d'une peine. Le garçon de deux ou trois ans qui se roule par terre et s'arrache les cheveux, parce que sa bonne lui a refusé un objet qu'il désire, fait à son point de vue une chose raisonnable. Son dépit s'évapore en éclats et le système excité trouve d'instinct son propre remède dans l'action. Il en est de même des pleurs et de tous les autres moyens par lesquels nos organes* se délivrent d'une tension douloureuse.

Ne conservons-nous pas d'ailleurs dans l'âge mûr quelques-uns de ces mouvements instinctifs ? Beaucoup de personnes se frappent le front avec la main quand elles apprennent une mauvaise nouvelle, d'autres se chatouillent le nez ; il en est qui violemment contrariées sejettentà platventre sur leur lit. L'homme le plus sensé fait souvent sous le coup d'une émotion très-forte des gestes qui sont d'un fou. Qu'on l'accuse de manquer alors d'empire sur lui-même, je le veux bien ; mais il y a une sagesse dans ces actes irréfléchis, même quand nous les

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jugeons extravagants. Certaines postures du corps correspondent, sans que nous en sachions la cause, à certains états de l'àme. Telle souffrance morale nous porte à chercher le repos ; telle autre nous excite à la marche. Comment expliquer ces impulsions instantanées qui font mouvoir tel ou tel membre sous l'influence de certaines agitations de l'esprit? « C'est plus fort que nous, » telle est la seule raison que nous puissions donner en pareil cas et cette raison en vaut bien une autre.

L'une des premières libertés que nous devions à l'enfant, est celle des mouvements et des instincts. Pas plus que tout autre je n'aime à voir uu petit diable, rouge de dépit et emporté jusqu'à la fureur; mais je trouve encore moins d'inconvénient à tolérer ces explosions qu'à les comprimer avec trop d'autorité. Il n'y a pires colères que les colères rentrées, et il n'y a guère de caractères plus dangereux ou plus dégradés que ceux qu'on refoule sans cesse en eux-mêmes. L'enfant apprendra plus tard qu'il doit à sa dignité de maîtriser ses émotions, que les pleurs, les mouvements d'impatience, les effusions de joie immodérée ne conviennent point à des hommes; il apprendra comme certaines de nos locomotives à consumer .sa propre fumée. Mais pour qu'il en soit ainsi, attendons que se développent sa raison et sa volonté.

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à faire ? Telle n'est point ma pensée. Sous le nom de diversion morale, les médecins ont inventé pour le traitement de la folie, un système qui s'appliquerait très-bien, je

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