‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 46 sur 188 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

nature : de même que les instincts se fortifient et se développent par l'exercice, ainsi ils s'amortissent par l'inaction. Nous possédons par là le secret de détrôner chez l'enfant certaines inclinations dominantes et excessives qui s'opposent à la liberté des autres propensions naturelles. Chez l'homme comme dans la société la grande affaire est la lutte contre les tyrans.

Éloigner les mauvais conseils des choses, rétablir l'équilibre entre les penchants , est-ce assez? Non sans doute : ce système est négatif ; à mesure que l'enfant grandit, il nous faut faire appel à ses affections, à ses bons sentiments. Avant de pénétrer dans ce nouvel ordre de faits, examinons les moyens dont on se sert ordinairement pour former le caractère, tels que le système d'obéissance passive, la crainte des punitions et l'attrait des récompenses, la force de l'exemple , le sentiment religieux, les préceptes de la morale, et demandons-nous ce que valent ces divers expédients.

â juin 185..

Vis-à-vis des très-jeunes enfants on est sans doute obligé de recourir dans leur intérêt aux formes de l'autorité absolue. « Viens ici, » et il vient. « Fais ceci, » et il le fait. « Ne va point là, » et l'on s'arrange de manière à ce qu'il ne puisse y aller. Ces ordres directs dont la mère surveille ellemême l'exécution, et dont elle adoucit d'ailleurs l'àpreté par le ton de la voix, sont à coup sûr fort

excusables tant qu'ils s'adressent à un être privé de raison. Le plus tôt néanmoins qu'on peut s'abstenir de la contrainte est le meilleur.

L'obéissance forcée, surtout quand elle se prolonge au delà de certaines limites, a nécessairement pour conséquence d'endormir chez l'enfant le sens delà responsabilité morale. Du momentoù un autre se charge de vouloir pour lui, de décider souverainement entre le bien et le mal, le juste et l'injuste, qu'a-t-il besoin de faire appel à sa conscience? Dieu veuille qu'il n'en soit point ainsi pour Emile ! Agir à sa place, je veux dire en lui imposant nos ordres r ce serait engourdir les forces de sa détermination personnelle. Pour qu'il vaille vraiment quelque chose, il faut qu'il devienne librement bon et qu'il mette de la volonté dans ses actes. Je tiens infiniment à ce que ses qualités lui appartiennent de bonne heure ainsi que ses défauts ; c'est le moyen qu'il accroisse les unes et qu'il corrige les autres en avançant dans la vie. Ne nous aveuglons donc point dès le début sur la nature et l'étendue de notre rôle. On ne fait point un homme de bien, il se fait par lui-même, et toute notre tâche consiste à diriger l'enfant dans l'usage de son libre arbitre. Encore à ses erreurs de conduite devons-nous moins opposer nos beaux raisonnements que l'éternelle raison des choses. Si j'avais le bonheur de surveiller en personne l'éducation d'Émile, je ne lui demanderais point de m'obéir : dès que je serais à même de parler à son intelligence, je lui conseillerais de se conformer aux lois très-simples et très-

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