‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 47 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

élémentaires qui régissent les faits moraux tout aussi bien que les phénomènes matériels de la nature.

« Crois et fais ce que je te dis ; je te prouverai ensuite que c'est la vérité, la justice. » Telle est trop souvent la manière dont un père raisonne avec son fils. Ce ne serait point la mienne. Je tâcherais au contraire de convaincre Émile qu'une chose est bonne ou mauvaise, non parce qu'elle me semble telle, mais parce qu'elle peut être utile ou nuisible aux autres et à lui-môme. Tu me diras peut-être que cette méthode exige de la part de l'enfant des qualités d'esprit peu communes : avouons plutôt qu'elle réclame de ceux qui l'instruisent beaucoup de tact uni à beaucoup de simplicité. Ce ne sont point les beaux discours ni les grands aperçus qui frappent le bon sens naturel de ces petits êtres mille fois plus clairvoyants qu'on ne le croit; c'est la droiture de nos intentions.

L'obéissance libre et volontaire élève le caractère de l'enfant ; la soumission le dégrade. 11 y a un mot qui en dit long : « Je le réduirai, » s'écrie une mère impérieuse ou un maître d'école énergique en parlant d'un bambin opiniâtre et indocile. Ce qui sort en effet de notre système d'éducation, ce sont des être réduits. Il est clair qu'on agit ainsi dans l'intérêt de la jeunesse et de la société; soit, mais l'entraîneur peut aussi dire au cheval qu'il dompte : 4i C'est pour ton bien. » La chose est plus vraie du cheval que de l'homme ; car l'animal ne perd guère

sous le mors et l'éperon que sa fougue sauvage, tandis que l'être libre laisse trop souvent sous la contrainte sa dignité, sa valeur personnelle.

La peur est d'ailleurs un frein impuissant. Il n'y a point de voleur ni de meurtrier qui, en commettant un crime, n'espère échapper à la justice. Il n'y a point d'enfant qui, en désobéissant et en faisant le mal, ne s'imagine être assez adroit pour tromper son maître ou ses parents. Qu'il y réussisse au moins une fois et il suffira de cette fois pour lui inspirer une confiance sans bornes dans l'art de la dissimulation. Le marmot qu'on punit, qu'on tyrannise, se retire au fond de lui-môme et retranché derrière son petit orgueil défie tout bas notre autorité morale. Rien n'est plus aisé que d'imposer le joug à un enfant; mais rien n'est plus difficile que de reconquérir ensuite sa confiance. S'il soupçonne un instant qu'on le gouverne par caprice et arbitrairement, il ne se soumettra plus jamais qu'à la force. Tout masqué de résignation, il couve en secret dans son cœur une sorte de révolte sournoise. Sa volonté ployée sous l'ombre de la verge n'attend qu'un moment favorable pour recourir à l'artifice et à la ruse. La fourberie est l'arme du faible contre le fort ; ne pouvant lutter, l'enfant cherche à déjouer l'autorité de la famille. J'ai souvent admiré, en pareil cas, sa malice, la hardiesse de ses mensonges. Plus d'un garçon de sept à huit ans déjà très-retors en remontrerait pour l'astuce aux esclaves de Plaute, aux Scapins de Molière et même aux Figaros de Beaumarchais.

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