LIVRE DEUXIÈME
Un autre effet désastreux de la contrainte est qu'elle tarit dans les jeunes âmes la source de la joie. Quel printemps sans soleil qu'un bambin sans liberté! Et croit-on que cette réserve, cette gêne ne le suivront pas plus tard dans le monde ? Je reconnais à première vue les hommes qui n'ont point eu d'enfance ou, si l'on veut, qui ont eu une enfance triste. Timides, maussades et rechignés, il leur reste un point noir dans l'esprit, un pli fâcheux sur le caractère.
Que Dieu nous délivre des pédants et des pédagogues ; ce sont eux qui démoralisent la jeunesse.
3 juin 185. .
Je crois qu'on s'exagère beaucoup l'influence du sentiment religieux sur le caractère des personnes. On s'expose dans tous les cas à de cruels mécomptes en plaçant dans l'ordre surnaturel la sanction des actes humains. Que le dogme sur lequel on a appuyé tout l'édifice des devoirs vienne plus tard à s'ébranler et voilà l'ouvrage de la première éducation entièrement détruit. Or comment espérer que, dans un siècle de doute et de libre recherche, les croyances qu'on a pour ainsi dire moulées et cimentées dans le cerveau de l'enfant ne recevront plus tard aucune atteinte ? Ce que je rôve pour Emile est une conscience indépendante de la foi : alors, mais alors seulement, je serai rassuré sur son honneur.
Combien de fois n'ai-je point entendu des chré-
tiens rouges de colère jeter à la tête d'un marmot indocile cette féroce menace : « Dieu te punira, tu seras damné! » Tout mon sang refluait alors vers le cœur. Mettre nos misérables arrêts sous l'invocation d'un juge suprême;'; appeler la vengeance céleste au secours de nos rancunes; faire Dieu méchant, parce que nous sommes irrités !... est-ce là ce qu'on appelle donner pour base à la morale le sentiment religieux ?
Je n'approuve dans aucun cas qu'on fasse appel aux terreurs du merveilleux ; mais j'aimerais encore mieux qu'on menaçât l'enfant de croquemitaine ou de Caliban, plutôt que de transformer la divinité en un épouvantail. Dans le premier cas on s'adresse à des êtres imaginaires dont l'illusion se dissipera un jour ou l'autre avec le progrès de l'âge, dans le second on court risque de buriner au fond de cette jeune imagination le principe de la vie universelle sous les traits d'un tyran ou d'un monstre.
Tu me diras peut-être que je choisis un des pires exemples de l'éducation religieuse ; soit, mais il y a toujours un inconvénient très-grave à donner des motifs de conduite que l'esprit ne peut saisir. Dirai-je à l'enfant qu'il doit être sage pour plaire à Dieu? c'est évidemment jouer sur les mots. Saitil ce qu'est Dieu ? A quel signe reconnaitra-t-il ce qui lui plaît ou ce qui lui déplaît? Il me comprendrait sans doute beaucoup mieux si je lui disais tout bonnement d'être sage pour plaire à sa mère.
Parler religion à un très-jeune enfant, c'est vou-