LIVRE DEUXIEME i
viront du glaive périront par le glaive, » cette menace a-t-elle jamais arrêté ceux qui avaient en main la force et les a-t-elle empêchés d'agir contre le droit ? « A celui qui vous prend votre tunique donnez aussi votre manteau. » Dans notre société très-chrétienne on enfermerait à Charenton celui qui suivrait à la lettre un tel précepte, surtout s'il était riche et qu'il eût des héritiers.
Et ce ne sont point seulement les chrétiens, ce sont les Hindous, les Chinois, les Persans qui ont aussi des livres d'une haute sagesse. En valent-ils beaucoup mieux pour cela? Certes! s'il suffisait d'un bon traité de morale pour améliorer les hommes, il y a très-longtemps que le monde serait parfait, car Dieu merci ! les moralistes ne lui ont point manqué. On n'entend pourtant sur toute la terre que cris de douleur et grincements de dents.
Le lien entre les doctrines d'une personne et sa conduite est souvent très-illusoire. Si dans la pratique de la vie tout le mal se trouvait d'un côté et tout le bien de l'autre, les opinions qui divisent les hommes seraient très- vite jugées. Il s'en faut certes de beaucoup qu'il en soit ainsi et les personnes qui agissent conformément à leurs principes forment en réalité l'exception. Les maximes de la morale évangélique, par exemple, sont 'souvent beaucoup mieux observées par ceux qui nient la divinité de Jésus que par ceux qui font profession d'y croire.
Est-ce à dire que je regarde'comme indifférente toute loi morale ? Telle n'est point ma pensée; mais je soutiens que les meilleurs préceptes du monde
ne font point des hommes. Les législateurs l'ont si bien compris qu'au secours des notions écrites sur le bien et le mal ils appellent sans cesse tout un système de récompenses et de châtiments.
Pour que l'enfant, de son côté, profitât des leçons qu'on lui débite sur la morale, il faudrait qu'il fût à même de calculer les motifs et les conséquences de ses actes. Or cette règle delà conscience est pour lui fort obscurcie par les sensations du dehors, l'impétuosité des désirs, la force tumultueuse des instincts. Les exemples aussi qu'il a devant les yeux sont-ils tous de nature à ébranler sa volonté vers le bien ? La mère pratique-t-elle toujours les belles choses qu'elle dit? Le même père qui vient de faire un sermon à son fils sur les devoirs de la charité lui reprochera peut-être d'avoir donné une pièce blanche à un pauvre. On sème ainsi d'une main l'Évangile dans sa mémoire, tandis que de l'autre on grave l'hypocrisie dans son cœur.
4 juin 183..
Les moralistes comptent beaucoup pour l'éducation de l'enfance, sur la force de l'exemple, et cette fois je suis de leur avis; mais quel père peut se flatter d'être toujours un modèle pour son fils?
Nous cherchons en général à tromper les enfants et à paraître devant eux meilleurs que nous ne sommes en réalité. Nos discours et nos manières expriment trop souvent en leur présence tout le