‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 51 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

contraire de nos sentiments intimes. La vérité est que nous tenons à former leur caractère d'après la bonne opinion de nous-mêmes que nous désirerions inspirer aux autres et à leur donner les vertus que nous feignons d'avoir. Croit-on d'ailleurs qu'ils soient dupes de ces manèges? Ce serait avoir une idée absolument fausse de leur ingénuité. Les enfants savent très-bien à quoi s'en tenir sur le compte de leurs parents. Ils devinent ce qu'on s'efforce de leur cacher et je doute que cette dissimulation (dont les motifs sont pourtant assez louables) ajoute beaucoup à leur respect envers les grandes personnes.

Un père venait de punir son fils, un marmot de cinq ans, pour avoir fait un mensonge, quand le domestique entra et annonça un visiteur importun. — « Dites que je n'y suis pas, » Tut la réponse de l'homme grave. La belle leçon de sincérité !

Tu ne donneras, je lésais, que de bons exemples à Emile, et c'est ce qui m'inspire une grande confiance. Disons-nous bien pourtant qu'il s'agit pour lui d'avoir un caractère et non d'être la doublure du caractère d'un autre, si parfait que soit d'ailleurs le modèle. Je me souviens d'un garçon de six ans, très-avancé selon les idées du monde, et que je rencontrai un jour avec sa mère revenant d'une cérémonie funèbre. Il pleurait ou faisait semblant de pleurer. Soupçonnant quelque méprise, car le défunt était un cousin assez éloigné (et d'ailleurs les enfants comprennent-ils la mort?) je lui demandai ce qu'il avait et quelle était la cause de son gros

chagrin. — «Je n'ai rien, me répondit-il naïvement; mais j'ai va tout à l'heure ma mère s'essuyer les yeux avec son mouchoir. » Cette sensibilité imitative venait sans doute d'un bon cœur ; néanmoins elle me fit sourire. Quand Émile sera d'âge à s'attendrir du malheur des autres, que ce soit parce qu'il aura été lui-môme mordu aux entrailles.

A la force de l'exemple faut-il rattacher les actions qu'étale devant nos yeux la vie des animaux? Même dans nos sociétés si éloignées de la nature, l'apologue florit et emprunte volontiers ses leçons au monde des bêtes. A peine le bambin est-il à même de parler distinctement et d'exercer sa mémoire, qu'on lui fait volontiers réciter par cœur une fable de La Fontaine — disons la Cigale et la Fourmi. Je crois que les animaux ont beaucoup à nous apprendre ; mais pour que le petit savant s'intéressât vraiment à ces acteurs du grand drame de la nature, ne faudrait-il pas qu'il les connût? Or, combien d'enfants élevés dans nos grandes villes ont à peine vu les êtres vivants que l'art du fabuliste met en scène et ignorent complètement leurs mœurs ! Salomon me semble beaucoup plus sage que nos instituteurs modernes, quand il dit au paresseux : « Va t'instruire à l'école de la fourmi. » Il l'envoie ainsi aux sources vives de la morale au lieu de l'adresser aux réservoirs.

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Sans négliger d'autres moyens auxiliaires, c'est surtout à la physiologie qu'il faut, je crois, demander des indications pour former le caractère do l'enfant.

Le nouveau-né se montre égoïste parce qu'il est faible. Sur ces instincts étroits que la nature a donnés à l'homme pour assurer sa conservation, il s'agit de faire peu à peu rayonner des sentiments plus nobles qui rattachent l'individu à ses semblables. Qu'importe le nom qu'on donne à ces forces supérieures du caractère? appelons-les affections. Toujours est-il que ce ne sont point des mythes, des êtres de raison ; ce sont des réalités dont la racine est en nous et hors de nous. Chacune de ces affections morales est en rapport avec un ordre de faits déterminé. La pitié par exemple naît à la vue des souffrances d'autrui ; la reconnaissance se rattache à certains services reçus ; l'amour de la patrie n'est point étranger à l'habitude des lieux et des objets qui nous entourent ; l'amitié s'engendre et s'affermit par les bons rapports entre les personnes.

Tous les sentiments généreux existent chez l'enfant; mais ils existent à l'état de germe. Le monde végétal est rempli de graines qui ne trouvent jamais l'occasion pour éclore. Que leur manque-t-il? un rayon de soleil, une terre propice, une goutte d'eau. Ainsi en est-il de la semence de nos affec-

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tiens : il leur faut pour se développer un milieu favorable, une impulsion extérieure.

Tout le monde sait que le caractère de l'enfant se développe bien plus du dehors au dedans que du dedans au dehors. Ce sont nos agaceries qui, dans les commencements surtout, excitent tour à tour ses joies ou ses mauvaises humeurs. Ce que nous pouvons directement sur ses affections est d'ailleurs peu de chose. Sans doute les soins, la tendresse de la mère l'excitent à aimer; mais le caractère se compose de forces très-distinctes qui réclament chacune, si j'ose ainsi dire, un entraînement particulier. L'homme n'est point un être simple et je le crois encore bien plus compliqué au moral qu'au physique.

De même que nos sens ne sont stimulés que par certaines conditions extérieures, le toucher par la forme et la surface des corps, le goût par la saveur des aliments , ainsi nos affections ne s'ébranlent que devant certaines associations de faits. Le danger par exemple fait naître la crainte; mais il ne provoquera jamais directement le sentiment de la justice. La vue des bontés dont on l'entoure peut inspirer de l'attachement à un fils , mais ces bontés n'éveilleront guère chez lui la modestie. Les mêmes circonstances qui excitent le point d'honneur ou le courage n'agiront pas plus sur la douceur du caractère, que le son n'agit sur l'œil, ni la lumière sur l'oreille. A chaque affection il faut un objet qui lui corresponde. L'enfant est plein de cordes qui vibrent quand on les touche; mais ces

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cordes ne se laissent vraiment toucher que par les choses, et encore par un ordre de choses approprié à chaque émotion du cœur.

Est-ce par exemple la charité envers les pauvres et les infirmes que nous voulons inspirer à un garçon de sept ou huit ans? Gardons-nous bien de discourir; vainement nous lui réciterions les plus admirables préceptes de l'Évangile. Qu'on le conduise dans une misérable cabane où un vieillard solitaire, dévoré par la fièvre et couché sur son grabat, étend la main pour demander à ceux qui le visitent un verre d'eau froide. Il faudrait désespérer de ce bambin s'il ne courait lui-même emplir la cruche à la source voisine et s'il n'offrait à boire au pauvre homme. Surtout je me garderais bien de lui dire au nom de qui il doit donner ce verre d'eau et quelle récompense il peut en attendre, car ce serait gâter son bon mouvement que d'y mêler un grain d'intérêt personnel.

Tu vois d'ici où je veux en venir. Puisqu'il existe chez l'enfant des forces dormantes que les impressions extérieures éveillent et sollicitent à entrer en lice ; puisque, d'un autre côté, ces impressions se rattachent à telle ou telle association de faits, c'est par ces associations de faits qu'il faut en quelque sorte stimuler la bienveillance, la générosité, le respect de soi-même et des autres, le désintéressement, etc., etc. Au fond, le moyen de cultiver les sentiments ne diffère pas beaucoup de celui que tous les physiologistes indiquent pour cultiver les sens. Il n'y a qu'une méthode parce qu'il n'y a qu'une loi.

Seulement, les émotions et les objets qui s'y rapportent ne sont plus du tout les mômes. Ce qui agit sur l'œil n'agit pas toujours sur le moral de l'enfant. C'est à la mère de choisir et de varier la nature des effets qu'elle veut produire. Certes, les circonstances favorables ne manquent point; la vie humaine est un drame où se rencontrent à chaque instant des souffrances qui excitent la pitié, des obstacles qui provoquent le courage, des épreuves bien faites pour exercer la patience. Il faut néanmoins beaucoup de tact pour profiter des occasions que nous offre le hasard. Les livres te serviraient très-peu, et c'est à ton jugement, à tes inspirations qu'il faut surtout demander une règle de conduite. Comme l'enfant ne s'intéresse guère qu'aux choses dans lesquelles il joue un rôle, il est quelquefois bon de nouer de petites intrigues pour piquer au vif ses sentiments personnels. Encore faut-il bien prendre garde que nos artifices ne soient découverts; car si le marmot s'aperçoit qu'on lui joue des scènes, tout est perdu.

On a inventé des exercices appropriés et spéciaux pour développer tel ou tel membre du corps ; ce que je te propose est une gymnastique morale. Nos qualités ainsi que nos défauts se fortifient par la lutte, par l'habitude. La vertu s'apprend ; mais elle ne s'apprend guère qu'en pratiquant par soimême. « C'est en forgeant, dit le proverbe, qu'on devient forgeron : » on devient bon en faisant le bien. L'action, toujours l'action.

Il faudra nous demander plus tard quelle est

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