L1VHE DEUXIÈME
la véritable loi de la morale. Pour l'instant, contentons-nous d'une formule très-simple. Le caractère de l'enfant s'améliore à mesure que les instincts égoïstes se sacrifient aux affections qui tendent chez l'homme vers l'intérêt général. Il s'en faut au reste de beaucoup que ce jeune être se rende compte à lui-même des motifs de sa conduite. L'idée de devoir surtout est beaucoup trop abstraite et trop mystique pour se laisser atteindre par sa faible intelligence. Tout ce qu'il est capable de sentir est l'approbation des autres et de luimême; mais comme nos bonnes actions nous procurent au moins autant de plaisir que les mauvaises, entre les unes et les autres, il ne tardera point à faire son choix pour peu que nous l'aidions par l'entremise des stimulants extérieurs. De même qu'il y a un diable dans les choses, il y a aussi quelquefois un bon génie. Tels objets excitent nos convoitises ; tels autres nous inspirent dans la nature le sentiment du beau et du bien.
Secondons l'enfant, mais respectons sa volonté. Fût-il en mon pouvoir de régler le milieu ambiant des affections d'Émile, de contrôler d'une manière absolue sa conduite, d'inventer en un mot un système d'éducation morale où tous ses désirs graviteraient fatalement vers la perfection, je ne voudrais point lui appliquer cette belle découverte. Je souhaite ardemment qu'un jour il soit un homme et non un animal de bien. Dieu le garde d'une vertu qu'il n'aurait point acquise par ses propres efforts, d'un bonheur qu'il n'aurait point fait lui-
m L'ÉJIILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
môme I Ce triste privilège des élus , il l'aurait acheté trop cher de la perte de sou libre arbitre. Dans la société où notre fils est destiné à vivre, chacun est sans cesse ramené à la lutte. Il lui faut, sous peine de perdre sa propre estime et celle des autres, résister courageusement à l'opinion, à la force de l'exemple, à toutes les perfides influences du siècle. On n'est honnête homme qu'à la condition de vouloir. S'afflige qui pourra de cette nécessité ; pour ma part, je m'en réjouis. Sans la personnalité, sans la conscience, où serait la dignité de la vie?
HÉLÈNE A ÉRASME
20 septembre 1SÔ. .
11 me semble comprendre ton système d'éducation morale ; je suis un peu effrayée de la grandeur et des difficultés de ma tâche. Il est bien plus aisé de dire à un enfant ce qu'il doit faire que de trouver dans les choses le mobile de ses bonnes actions. J'essaierai pourtant; car je crois bien que la parole, les conseils, les avis ne suflisent point à former le caractère. J'en suis môme à me demander si l'on n'affaiblit point la valeur de certains préceptes, — excellents du reste, — en les confiant de trop bonne heure à la mémoire. L'élève s'accoutume volontiers
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