‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 55 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

nature, cela ne m'explique point tout. Le minéral parle, car si je le frappe il rend un son qui me raconte ce qu'il est, cuivre ou or ; l'animal parle, car il m'exprime à chaque instant par les accents de sa voix, ses besoins, ses affections ou ses désirs ; le vent, la mer, le tonnerre parlent, leurs bruits m'avertissent du combat des éléments ; mais enlre le verbe des éléments ou des brutes et celui môme de l'enfant quelle distance ! que ce dernier balbutie quelques mots, qu'il arrive à dire « je suis, » affirmant ainsi du môme coup la personnalité humaine et la vie universelle, comme tout le monde extérieur rentre vis-à-vis de lui dans une sorte de dépendance et d'infériorité 1

Les voix de la matière sont enchaînées aux phénomènes qui les produisent, celles des animaux aux instincts de l'espèce : la voix humaine, môme quand elle ne fait encore que bégayer, rend déjà le son d'un être libre.

Ne nous aveuglons point toutefois sur les ressources du langage comme élément de culture pour l'intelligence. En parlant à l'enfant que lui donnonsnous? des sons. Pour qu'il profite de notre enseignement, il faut qu'aux sons il rattache l'idée des choses.

Te souviens-tu de cette jeune fille que sa mère m'amena un jour pour demander mon avis ? Elle ressemblait à ces cavernes creuses qui reproduisent tous les sons, mais sans en comprendre aucun, et, comme elle était du reste fort jolie, j'ai toujours cru que les Grecs auraient fait d'elle la nymphe Écho.

Douée d'une finesse d'oreille désespérante et d'un instinct d'imitation indomptable, elle répétait sans cesse mes questions sans leur donner de réponse. Vainement eus-je recours à tous les moyens connus de traitement moral : sa nature résista.

Entre cette pauvre idiote répétant les mots sans les comprendre du tout et beaucoup d'enfants qui les répètent en les comprenant peu ou mal, je crains bien qu'il n'y ait qu'une nuance.

La tendance à parler sans rien dire n'est- elle point d'ailleurs une des maladies de l'esprit humain ? Combien de femmes cherchent â endormir leur ennui dans des chants auxquels ne -s'attache aucune idée précise I J'ai connu un prisonnier — fort borné du reste — qui chaque fois qu'on le mettait au cachot pour le punir, cherchait à tromper la noire solitude en se teuant à lui-même des discours vides de sens.

Dans les anciens rits on trouve chez beaucoup de peuples des formules d'incantation qui consistait en mots ou en phrases arrangées pour le plaisir de l'oreille, mais auxquelles on demanderait vainement une pensée quelconque. Est-il d'ailleurs nécessaire de remonter si loin ? Dans nos églises catholiques les fidèles récitent à Dieu des prières latines dont un petit nombre d'entre eux seulement comprennent la signification.

Il me paraît néanmoins très- dangereux d'encourager cette fausse direction de la parole. Pour peu qu'on n'y prenne pas garde les mots deviennent les amulettes de l'esprit.

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