‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 56 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Il y a du perroquet chez l'enfant, et il ne faut point s'en plaindre; car c'est grâce à cette faculté imitative qu'il arrive à se mettre en rapport avec la société. 11 est néanmoins plus facile de lui délier la langue que de dénouer son esprit, et la parole ne conduit point toujours à l'intelligence des choses. Le langage des sourds-muets a sur le nôtre un avantage, c'est que le geste est pour eux la peinture des idées et des faits. Tout le monde sait qu'il n'en est point du tout ainsi des modifications de la voix. Il est très-certainement bon de parler aux enfants, c'est un moyen d'émoustiller leur esprit : mais à la condition que les mots soient un véhicule qui porte leur atlention sur les objets eux-mêmes. Aussi en même temps qu'on leur donne le signe verbal importe-t-il de leur montrer la chose désignée et de leur bien faire comprendre le lien qui existe entre l'un et l'autre. On habitue ainsi leur pensée à ne point chasser dans le vide.

Je ne sais trop pourquoi nous tenons tant à combattre chez les enfants le*plaisir qu'ils éprouvent à imiter les cris de certains animaux. Heureux l'homme qui serait assez bien doué pour comprendre tout ce qui vit ! Je ne veux point dire qu'on connaisse le sens de la langue des bêtes parce qu'on cherche à en reproduire quelques sons , mais un tel essai indique déjà un certain degré d'observation. L'enfant qui tâche de contrefaire la voix du chien ou du coq a remarqué qu'il existe d'autres êtres que lui dans le monde et que ces êtres ont une manière à eux d'exprimer leurs sentiments.

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Tout artificiel que soit le langage humain, il a très-certainement ses racines dans la nature. Il existe partout un idiome des bébés. Cette langue qui varie assez peu d'une nation â l'autre se compose à l'origine de monosyllabes. Une consonne douce et une voyelle, redoublées par le mouvement des élèves, [papa, marna , tata, dada, etc.), tels sont avec de légères modifications les éléments de la parole articulée chez tous les peuples de la terre. Le vocabulaire du premier âge reste longtemps dépourvu de l'article et du pronom. S'agit-il du verbe, l'enfant n'en saisit le plus souvent que l'infinitif ; les modifications du temps lui échappent ; très-peu d'épithètes, encore moins de conjonctions. Son langage ressemble à celui des races primitives.

Un voyageur raconte qu'il existe en Afrique une tribu sauvage- dont la langue se compose d'une douzaine de mots ; ces nègres trouvent néanmoins le moyen de s'entendre très-bien entre eux en ajoutant aux sons les ressources de la mimique. Combien d'enfants se font comprendre de leurs mères avec encore moins de mots, par un mouvement des yeux, un geste, un rien qui dit pourtant leur pensée !

D'autres peuples très-peu lettrés nous surpassent de beaucoup dans l'art de lier les faits entre eux et d'en tirer des inductions. Les Arabes qui habitent la Mésopotamie n'étudient presque rien : leur école est le désert. 11 est pourtant très-certain qu'à la vue des traces de pas laissées sur le sable, un Bédouin décidera tout de suite si ces vestiges sont

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