‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 59 sur 188 · HÉLÈNE A LU AS M K · texte numérisé non relu

HÉLÈNE A LU AS M K

décembre 18û. .

J'ai écrit trois fois pour demander de tes nouvelles, et trois fois on m'a fait répondre officiellement que « tu te portais bien. » Dérision.

Ce silence qui dure entre nous depuis dix-huit mois est au-dessus de mes forces : il m'accable. Je crois pourtant avoir trouvé un nouveau stratagème pour te faire tenir mes lettres. Quel en sera le succès? nous verrons bien. C'est égal, je ne me lasserai point d'assiéger à ma manière les murs de ta prison .

Tout ce temps-ci je n'ai trouvé de consolation que dans Émile. Oh ! combien je donnerais pour que tu pusses le voir en ce moment môme aller et venir dans le jardin, les jambes demi-nues, les bras nus et les cheveux au vent! Ainsi que je te l'ai déjà dit, le mois de décembre est ici très-doux, et ton ami le docteur prétend qu'il est bon d'endurcir les membres des garçons en les exposant au grand air. Émile est un enfant terrible : il veut toucher à

tout, faut-il l'en empêcher? Si tu voyais les ravages qu'il fait dans les plates-bandes ! Cupidon en gémit d'abord, puis finit par rire de désespoir. Ton fils a mille manières a lui de s'occuper : il remue la terre avec une petite pelle de bois; il plante; Dieu me pardonne ! je crois qu'il bâtit. — Quoi, diras-tu, des châteaux en Espagne? — Non, des grottes avec des cailloux. Ce qui m'amuse, c'est qu'il appelle cela travailler. N'est-il point dans le caractère des enfants de s'exagérer la valeur de ce qu'ils font? Tout n'est d'ailleurs pas entièrement faux dans ces calculs de l'innocence. Le gland tombé en terre de la main entr'ouverte d'un petit mioche en devientil moins un grand chêne?

12 janvier 185. .

Emile a fait un ami. A ce propos, il faut que je te raconte une aventure qui nous a causé à tous un grand effroi. Cupidon qui, d'après ses notions africaines, se fie médiocrement à la police des États civilisés pour la garde des personnes et des maisons, a trouvé je ne sais où une chienne superbe et de haute taille, mais appartenant à l'espèce la plus farouche. Nous lui avons donné le nom d'Ourse, qui répond d'ailleurs très-bien à sa grande force, à son poil noir et à ses instincts belliqueux. Elle était depuis deux mois installée dans la basse-cour quand elle mit bas cinq petits qui lui ressemblent, car ils ont déjà la mine fort rébarbative. Comme il arrive souvent aux animaux dangereux, la ten-

L1VKE DEUXIÈME

dresse maternelle ne fit qu'accroître la férocité naturelle d'Ourse. Croyant sans doute qu'on voulait lui prendre sa portée, elle imagina de la cacher dans un hangar dont elle surveillait et défendait elie-môme les accès. J'avais recommandé qu'Emile n'entrât plus dans la basse-cour, car je redoutais pour lui la rencontre d'un pareil cerbère. Mais le moyen de le tenir! tout chancelant qu'il soit, il s'échappe et se faufile partout. Une après-midi, inquiète de ne pas le voir dans la maison ni dans le jardin, j'envoyai Gupidon à sa poursuite, et comme la porte de la basse-cour était ouverte, nous ne doutâmes plus que l'enfant n'y fût entré. Et pourtant on l'y chercha en vain. La première idée du nègre : — voilà bien une idée qui sent le désert ! — fut que la chienne avait dévoré Émile.

La surprise de Gupidon ne fut pas moindre que sa frayeur, quand, ayant pénétré à ses risques et périls dans le hangar, il aperçut Émile couché sur Ourse dont il tirait les longues oreilles rabattues. Le plus extraordinaire est que l'animal le laissait faire et supportait ses taquineries avec une magnanimité stoïque. Gupidon émerveillé comprit tout de suite que la chienne avait pris Émile en amitié et lui avait fait l'honneur de l'admettre au sein de sa famille. Mais combien elle était loin d'avoir pour le nègre la môme condescendance 1 Voyant qu'elle commençait à gronder et à montrer les dents, il jugea prudent de s'esquiver tout en appelant Émile qui, saus se^douter du danger qu'il avait couru, sortit tout joyeux

du hangar. Depuis lors, Émile et Ourse ont renouvelé connaissance, et, le trouvant peut-être un petit ourson mal léché, elle promène avec complaisance sa large langue sur les membres nus de son protégé. Dans tous les cas, ses intentions sont excellentes, et je n'ai plus du tout peur d'elle pour mon enfant.

Émile a d'ailleurs bien d'autres compagnons • tous les hôtes de la basse-cour le connaissent, et il est curieux de voir combien ils s'entendent entre eux. Je t'avoue que ce petit monde domestique m'intéresse moi-même extrêmement.

Il y a près de notre jardin une faible mare d'eau que grossit le déversement des toits après la tombée des pluies. Nous eûmes l'idée d'y mettre des canards. Cupidon se chargea de l'exécution du plan et acheta dans une ferme voisine trois de ces volatiles. Leurs ébats, leurs cancans, leur beau plumage vert frappé de plaques métalliques, l'entente cordiale qui régnait entre eux, tout nous divertissait. Le nègre ne tarda pourtant pas à s'apercevoir que le trio était mal assorti : il y avait deux mâles pour une femelle, et il paraît que les canards entendent la polygamie à la- manière des Turcs — un sultan pour beaucoup de femmes. Gomment remédier à un tel état de choses que Cupidon décida être contraire aux lois de la nature ? Il acheta une autre paire de ces mêmes palmipèdes après avoir cette fois dûment et soigneusement constaté leur sexe: c'étaient bien des canes. L'erreur première se trouvait ainsi plus ou moins réparée. Ce que nous n'avions pas

Page 1