‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 60 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

prévu et ce qui déjoua tous nos calculs fut la manière dont furent accueillies ces nouvelles venues. On leur tourna résolûment le dos et toute tentative de rapprochement fut repoussée à grands coups de bec. Nous essayâmes d'intervenir à titre de conciliateurs; mais nous y perdîmes notre temps et nos peines. A peine avions-nous le dos tourné que déjà les trois anciens se reformaient en conseil et tenant les autres à distance ils cancanaient , cancanaient, cancanaient. Je ne pus, faute d'une connaissance suffisante de leur langue, saisir le texte des délibérations; et pourtant le sens en était assez clair. « Nous étions ici avant eux, semblaient-ils dire, nous avons par conséquent le droit de les considérer comme des intrus. Plutôt être rôtis à la broche ou accommodés aux navets que de les admettre dans notre société ! Nous sommes des canards, les autres ne sont que de la canaille.»

Cupidon ayant observé que l'un des deux mâles,— un canard blanc, fort huppé, — opposait encore plus de résistance que l'autre à la fusion des deux groupes, résolut de l'immoler sur l'autel de la concorde. Ce sacrifice que je regrettais produisit l'effet désiré. Les anciens et les nouveaux venus finirent peu à peu par se confondre en une famille ; maïs pourtant la vieille cane demeura toujours la sultane favorite. Que penses-tu de ce point d'honneur? L'aristocratie aurait-elle des racines dans la nature, et l'égalité comme nous la comprenons serait-elle au contraire chez l'homme une conquête du sentiment de la justice?

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Combien j'aurais aussi de faits tout nouveaux pour moi à te raconter sur les mœurs des pigeons ! Dans notre colombier les choses ne se passent point tout à fait ainsi que dans les livres ou ces oiseaux sont généralement représentés comme des modèles de fidélité conjugale. Un de nos vieux pigeons, marié à une jeune pigeonne, avait eu le sort des Gérontes de comédie. Sa compagne l'abandonna un beau jour pour un jeune fanfaron emplumé qui lui avait sans doute conté fleurette. De quel côté pourtant étaient les torts ? Avait-elle le cœur volage? Était-elle négligée? Il faut se défier des jugements téméraires et j e m'abstins d'abord de prononcer .Quoi qu'il en soit, le mari trompé supporta cette disgrâce avec une magnanimité vraiment héroïque. Trouvait-il par hasard l'infidèle sur son chemin, il passait à côté d'elle sans même avoir l'air de la voir et sans lui montrer aucun signe de ressentiment; mais il n'était pas tout à fait aussi tolérant, je l'avoue, envers le ravisseur. Entre Ménélas et Pàris s'échangeaient volontiers quelques bons coups de bec quand ils se rencontraient face à face sur le champ de bataille. Après la saison des amours vint pour la colombe divorcée le moment de la ponte des œufs. Elle les couva, mais négligemment. Ce jeune couple était trop préoccupé de se faire la cour pour songer beaucoup aux devoirs de la famille. Cette circonstance n'échappa point au vieux pigeon délaissé. Un beau jour nous le vîmes déloger d'une des cases le jeune ménage qui était en train d'élever ses petits et qui, je dois le dire,

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