LIVRE PREMIER
régnait autour de moi donnèrent une nouvelle direction à mes idées. Je songeais à ce que je t'avais confié de l'état de ma santé et aux conclusions de la science, quand tout à coup je sentis quelque chose de vivant remuer sous ma ceinture... 0 mon Dieu, le médecin avait raison : je serai mèrel
Avoir un enfant de toi, c'était — tu t'en souviens — le rêve de nos jours heureux ; mais à présent..je tremble d'y réûéchir.
Et pourtant faut-il l'avouer? Après un moment de trouble, je sentis un rayon de joie et d'orgueil luire dans ma tristesse. Je ne m'en retournais point seule, et il me semblait te retrouver après t' avoir perdu. Oui, c'était toi, mon ami, ton image vivante, la chair de ta chair que je sentais fièrement vivre dans mon sein 1 Un instant, je crus qu'en ton nom les Ilots agités me saluaient épouse et mère. A présentée pouvais défier la nuit, les sables mouvants, la prison, les consignes sévères, les sentinelles, les geôliers, « Ils ne me l'arracheront point, m'écriai-je, et lui c'est encore son père, ou du moins une partie de son père, que je puis cacher libre et inviolable dans ma retraite, comme la lionne blessée recèle son petit dans son antre. »
Pourtant une chose m'effraie : cet enfant, comment l'élever? Je t'ai souvent entendu parler des devoirs de la paternité en termes si nobles et si sévères que mon cœur en tressaillait d'espérance. Aujourd'hui cet espoir touche à la réalité et je tremble. Les devoirs que tu comprenais si bien, qui les remplira? « Si j'avais un enfant, me disais-
, tu, je consacrerais? ma vie à l'instruire. » Et puis tu t'élevais avec force contre les méthodes qui président à l'éducation de la jeunesse. Tout cela est encore gravé dans ma mémoire ; mais plus j'admirais tes vues, tes intentions, et plus je tremble devant la responsabilité qui va retomber sur moi seule. Un abîme creusé par la loi humaine nous sépare au moment où j'aurais le plus besoin de tes conseils, de tes lumières, de ton appui moral. Que sera cet enfant grandissant loin des yeux de son père î Et que puis-je faire pour lui, moi pauvre roseau qui plie déjà sous ma propre faiblesse?
Le bon nègre Cupidon que tu as ramené d'Amérique m'attendait de' l'autre côté de la rivière avec sa femme. En me voyant, ils voulurent me baiser les mains malgré moi, disant que ces mains avaient touché les tiennes et qu'ils te devaient la liberté. J'étais transie jusqu'à l'àme et mes vêtements étaient trempés ; heureusement ils m'avaient préparé un lit et un feu de branches sèches dans une des cabanes qui bordent la côte. La flamme pétillant dans l'àtre, mais surtout -l'affection dévouée dont ils m'entourent l'un et l'autre me réchauffèrent peu à peu. Gomme la bonté humaine est contagieuse, je me couchai meilleure après cette journée de fatigue et d'émotion où j'avais presque maudit la vie. C'est de cette cabane de pêcheurs que je t'écris ce matin à mon réveil.
Selon nos conventions d'hier, tu trouveras ma lettre cachée dans l'habit que je te renvoie et que j'ai raccommodé moi-môme. Le papier est fin, mais