LIVRE DEUXIEME
qu'elle déposa sur la table. Ceci fait, différents soins nous appelèrent dans le jardin ; mais je remarquai avec étonnement qu'Emile avait évité de nous suivre. Quand nous rentrâmes dans la cuisine, la galette avait disparu. Un violent soupçon s'empara de moi : je feignis pourtant d'ignorer l'auteur du larcin. D'un air solennel je demandai qui avait pris le gâteau sur la table. Georgia et Cupidon qui étaient innocents ne soufflèrent mot; il n'en fut point de même d'Émile qui s'écria en rougissant : « C'est Ourse. »
Cette réponse me navra. Ourse, comme je l'ai déjà dit, est la chienne de la maison. Sachant l'intimité qui règne entre elle et l'enfant, je résolus de profiter de cette occasion pour éveiller dans le cœurd'Émile un sentiment dejustice. « Si c'est Ourse, repris-je, qui est coupable, Ourse sera fouettée. » Et je fis signe à Cupidon d'exécuter la sentence. Tout le temps j'observais la contenance d'Émile et je sentais mon cœur défaillir. Qu'attendre de lui s'il persistait dans sa dissimulation ? Le nègre, qui comprenait sans doute mon intention et ma terreur, prit une figure de bourreau de mélodrame et s'avança vers la victime. Ourse qui, n'ayant plus de famille à défendre , s'est montrée depuis quelque temps douce et traitable, semblait comprendre tout ce qui se passait et regardait Emile d'un air suppliant. « Me laisseras-tu punir injustement? » paraissaitelle lui dire. Sous ce regard l'enfant se troubla, puis éclatant en sanglots et se jetant dans mes bras : « Non, dit-il, ce n'est pas Ourse, c'est moi. »
Mon cœur était soulagé d'un grand poids, je crus pourtant qu'il fallait tenir ferme. « Ourse, m'écriai-je, ayant été accusée à faux, c'est à elle de te pardonner. » Emile comprit en effet qu'il avait des torts à réparer envers elle. Tirant de la poche de son tablier une moitié de la galette qu'il n'avait pas eu le temps de manger, « tiens, » dit-il. La chienne se fit prier, mais voyant que l'expiation était offerte de bon cœur, elle avala le délicat morceau avec un air de clémence et de gloutonnerie qui nous fit tous éclater de rire.
Sans attacher plus de prix que toi à l'obéissance, je suis pourtant bien obligée d'intervenir quelquefois entre les caprices d'Emile et ce qui pourrait lui nuire. Il m'a semblé que je devais profiter pour cela d'une disposition naturelle qui existe sans doute chez tous les enfants. Émile n'a encore qu'une idée assez confuse des phénomènes du monde extérieur. A ses yeux tout ce qui lui résiste est doué d'une force récalcitrante et d'une volonté. Par exemple il aime à remuer un carré du jardin avec une petite bêche; mais ce qui m'amuse est de le voir écraser les mottes de terre sous ses faibles pieds avec un air de triomphe. Ce sont pour lui autant d'ennemis vaincus. Une branche l'a-t-elle frappé au visage quand il pénètre entre les haies, il la secoue et la maltraite en grondant : « Vilaine branche, semble-t-il lui dire, pourquoi m'as-tu fait mal? » Je crois, en vérité, qu'il fouetterait la mer, à l'exemple de Xercès, si la mer lui prenait son petit bateau.