LIVRE DEUXIÈME io
Cette méchanceté des choses, pour parler d'après les idées de l'enfance, dispose Emile à se montrer docile envers les grandes personnes qui en savent plus que lui sur les lois de la nature. N'est-ce point la dépendance de l'univers qui a rendu l'homme si obséquieux envers les oracles de l'expérience et de la tradition? D'accord avec Cupidon, je m'arrange de manière a ce qu'Émile soit puni toutes les fois qu'il n'a point suivi mes conseils, non par moi-même, mais par les objets inanimés qui l'entourent. De cette manière il s'habitue à chercher dans l'obéissance une protection contre sa faiblesse et contre la tyrannie brutale des éléments.
Je suis la même méthode pour ce qui regarde un autre ordre de conduite, et quoique je ne réussisse point toujours, il me semble être sur la bonne voie. Emile aime à courir; en vain l'avais-je averti plusieurs fois qu'il y avait danger pour lui à sortir seul de la maison. Voyant qu'il tenait médiocrement compte de mes avis, je chargeai Cupidon de donner le mot à quelques enfants du village. Ceuxci, feignant de le prendre pour un petit vagabond, l'arrêtèrent et le reconduisirent de force jusque chez lui. Émile comprit alors la leçon qu'on avait voulu lui donner : il vaut mieux obéir que de se soumettre.
J'ai cru, d'ailleurs, reconnaître que l'enfant n'était point fait pour vivre seul ni toujours avec les grandes personnes. Raisonnable et contraint dans notre société, il y vieillit avant l'âge. Sa joie s'al-
lume au contraire à celle de ses semblables. J'ai donc jugé utile de donner à Émile des camarades, me réservant d'ailleurs de les choisir parmi les enfants du village qui ne pouvaient lui donner de mauvais exemples. Comme les parents travaillent ici durant la journée, c'est pour eux un soulagement que de confier leur très-jeune famille à des mains qui en prennent soin. Notre maison est devenue, sous ce rapport, une sorte de salle d'asile. Parmi les amis particuliers d'Emile je t'en désignerai seulement deux : l'un (William) est un jeune garçon à peu près de son âge, cinq ou six ans, et l'autre une fille de sept ans, qui promet d'être jolie. Son nom est Isabella, mais par abréviation et sans doute par à-propos on l'appelle généralement Bella.
Je m'attache surtout à former entre eux une sorte de lien social. Quand je les envoie promener ensemble, je distribue aux trois enfants trois sortes de vivres, mais de manière à ce que l'un reçoive tout le pain, l'autre toute la viande froide, et le troisième tout le fruit. Lorsque l'heure du repas sonne à l'appétit de nos bohémiens, — et elle ne tarde guère, car ils mangent tous les trois comme de jeunes loups, — celui qui a tout le pain demande à partager avec ceux qui ont la viande et les pommes, à la condition qu'ils en feront autant de leur côté. Cette proposition est toujours acceptée de grand cœur, car chacun y trouve son avantage. Ils apprennent ainsi d'instinct à pratiquer le système d'échange sur lequel repose, je crois, la vraie notion de l'égalité.
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Une des mauvaises racines que je tiens le plus à étouffer dans le cœur d'Émile, c'est l'égoïsme. Par instinct les enfants rapportent tout à eux-mêmes et le plus souvent cette disposition naturelle est entée sur la gourmandise. Voilà ce que j'ai cru remarquer et ce que je voudrais combattre. Les beaux discours n'y feraient rien et, comme tu l'as très-bien jugé, mes leçons doivent s'incarner dans des actes. Qu'ai-je donc imaginé? Parmi les arbres à fruit du jardin, j'en ai choisi trois que j'ai alloués pour l'année à chacun de mes marmots. Comme j'avais la disposition des lots, à Emile j'ai donné un cerisier, à "William un prunier, et à Bella un poirier qui a été greffé par la main de Cupidon. L'été est si peu avancé qu'aucun de ces arbres ne porte encore de fruits, et à vrai dire je doute qu'ils en donnent beaucoup cette année. Quoi qu'il en soit, les trois petits jardiniers surveillent avec soin leur domaine et ne manquent guère d'en écarter les chenilles ou les autres insectes nuisibles. Je ne m'étonnerais pas trop que, la saison des cerises étant venue, Emile ne mangeât le produit de sa récolte sans en faire part à ses camarades. S'il en est ainsi, patience! le jour des représailles se lèvera contre lui. Lorsque les prunes et les poires commenceront à mûrir, William et Bella se souviendront du procédé d'Emile et lui rendront la pareille. A moins pourtant que, plus généreux que lui, ils ne consentent à partager leur bien avec un égoïste. Dans les deux cas, Emile serait puni.
m L'ÉMILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Les enfants acquièrent très-aisément le sentiment de ce qui leur appartient ; mais il est beaucoup plus difficile d'obtenir qu'ils respectent la propriété des autres.
On cultive en Angleterre des champs de rhubarbe qui se distinguent de loin à l'ampleur des feuilles et à la hauteur des tiges. C'est une belle plante vigoureuse. Dans un pays où les fruits sont rares, on se sert de ce légume pour faire des tartes ot des conserves qui, à tort ou à raison, sont trèsestimées. Les enfants de la campagne, dont le goût est primitif, n'ont mrme pas besoin des apprêts du feu ni de la pâtisserie; ils aiment à manger crues ces tendres tiges auxquelles ils trouvent une saveur acide et sucrée tout à la fois. Mes trois élèves (car c'est ainsi que je les considère!, se promenaient seuls dans les environs de Penzance, *|uand ils avisèrent un de ces champs de rhubarbe. L'occasion, l'herbe tendre et quelque diable aussi les poussant (comme l'âne de la fable), ils escaladèrent les faibles barrières qui protègent ici les cultures, et une fois dans les champs ils attaquèrent ù belle dent quelques-uns des pieds de rhubarbe qui leur semblaient les plus délicats. Et pourtant la voix de la conscience ne tarda point à se faire entendre : « Est-ce bien, ce que nous faisons là? » demanda Émile en rougissant. Les deux autres enfants furent forcés de convenir que c'était mal.
« C'est fait, dit William avec la gravité d'un fataliste, et nous n'y pouvons plus rien. — Si, reprit Bella qui, en raison de son âge, a des idées plus