‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 65 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

avancées que les deux autres enfants sur les transactions sociales, on peut toujours payer pour ce que l'on a détruit. » Cette proposition fut un trait de lumière. Ainsi tout s'arrangerait et l'on rentrerait à la maison le cœur plus léger.

Pourtant l'embarras était grand; car ni William, ni Bella, n'avait un sou dans sa poche. Restait Émile qui, lui, était riche d'un penny (1 0 cent.). Sans hésiter, il tira de son tablier la pièce de cuivre. Comme il n'y avait personne là pour représenter le propriétaire du champ, le3 enfants, avec la naïveté de leur âge, imaginèrent de déposer le penny sur l'une des larges feuilles de rhubarbe.

La chose me fut racontée de point en point par les coupables eux-mêmes; car, comme je ne punis jamais directement, on me prend volontiers pour confesseur. Craignant que la réparation ne fût point suffisante, je m'entendis avec le maître du champ pour payer le dégât qui, après tout, n'était guère considérable. J'en fus quitte à peu de frais, et d'ailleurs que n'aurais-je point donné pour l'éclair de justice qui avait traversé à temps l'àme de nos petits maraudeurs! Ma joie, il faut l'avouer, serait encore plus grande, si l'idée de restitution fût partie de la conscience d'Émile ; mais n'avait-il point aussi quelque mérite à sacrifier son pauvre denier ?

Comment faire comprendre aux enfants que ce qui croît sur la terre n'appartient point à tout le monde?

Une des meilleures écoles de morale pour les

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garçons de l'âge d'Émile est, à mon avis, l'école buissonnière.

La vue des rudes travaux auxquels se livrent les gens de la campagne lui en a plus appris sous ce rapport que tous les raisonnements qu'on pourrait lui faire. Ne reconnait-il point chaque jour, par ses yeux, que le blé ne pousse point sans être semé par la main de l'homme et que la meilleure terre ne produit rien sans être remuée?

Les animaux, de leur côté, lui donnent d'excellentes leçons sur la notion du mien et du tien. Il y a dans les environs de Penzance, sur les bords d'un large ruisseau qui court, à quelques milles plus loin, se jeter dans la mer, un bouquet d'arbres rt sur l'un de ces arbres voltige souvent un oiseau assez rare dans cette contrée. C'est celui que les anglais nomment Ling-fi*hcr et que nous appelons en France le Martin-pécheur. »

Ce bel oiseau attira d'abord l'attention des enfants par ses vives couleurs ; mais je leur fis observer qu'il n'était pas moins remarquable pour son industrie que pour son plumage. Le malheureux gagne rudement sa vie. Perché des heures entières à son poste, c'est-ù-dire derrière une branche qui l'empêche d'être vu, sans l'empêcher de voir, il guette, ainsi que tu sais, d'un œil attentif et inévitable le passage d'un poisson dans l'eau, s'élance comme un trait sur sa proie, et la rapporte au bout de son robuste bec. Après l'avoir dépecée et avalée, il recommence sa faction laborieuse, car il sait que les chances sont rares et que son appétit est impé-

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rieux. Un jour les enfants furent témoins d'un combat singulier entre le martin-pècheur et un autre oiseau rapace qui voulait lui ravir le fruit de sa pèche. Emile comprit tout de suite que ce dernier était le voleur, parce qu'il venait prendre à son rival ce qui avait été conquis par le travail.

Un autre sentiment que je voudrais inculquer à notre fils est le respect des infirmités humaines. Lui faire une homélie sur le sujet serait perdre mon temps. Combien de parents ont d'un autre côté le tort de représenter aux enfants les vices de constitution ou les difformités physiques comme une punition du ciel ! Une jeune lille de ma pension, élevée d'après c^s préjugés cruels, croyait fermement qu'une vieille femme du voisinage, contrefaite et voûtée, avait le diable dans sa bosse. C'est bien tout le contraire que je voudrais persuader à Emile : sans exciter outre mesure sa pitié, je désire qu'il comprenne que ces êtres disgraciés de la nature ont en revanche des dons qui nous manquent.

Près du village de Marazion vit un enfant, aveugle de naissance, que ses parents, honnêtes laboureurs, nourrissent du fruit de leur travail. C'était une excellente occasion pour essayer du plan que j'avais conçu. Je proposai â mes trois élèves d'admettre l'aveugle dans leur société. Ils y consentirent : on n'est jamais trop d'enfants pour s'amuser. Et puis, faut-il le dire, on n'était point fâché de montrer sa supériorité vis-à-vis d'un pauvre être plus fort et plus âgé que soi, mais qui n'avait point d'yeux pour se conduire. 11 entre si souvent un peu

d'orgueil dans notre compassion. Les enfants nous ressemblent à cet égard sans le savoir. Qu'ai-je d'ailleurs besoin de scruter leurs motifs?

Au printemps les gamins s'amusent à dénicher un oiseau particulier à la Cornouaille et qu'on appelle Chough. C'est une espèce de pie à manteau noir avec des pattes rouges et un bec rouge. Comme le chough est à l'état naturel d'humeur farouche, il habite presque toujours des endroits sauvages, et comme, en outre, il se sait très-recherché à cause de sa rareté, il a le bon esprit de construire son nid parmi des rochers à peu près inaccessibles. Qui pourtant saurait échapper à la main de jeunes fureteurs, excités les uns par la curiosité, les autres par l'appât du gain, car cet oiseau se vend cher? On le trouve surtout dans nos environs sur les hauteurs à pic qui hérissent d'un côté les contours de la baie du Mont (Mount's Bay). Il se réfugie là entre des masses de granit disjointes et bouleversées par d'anciennes convulsions de la nature. Ce lieu solitaire et abrupte se trouve à peu de distance de Mousehole, un petit village de pêcheurs, suspendu lui-même au-dessus de la cote comme un nid de souris dans un mur.

Je n'approuve pas du tout et pour plus d'une raison cette chasse aux choughs ; mais j'aurais cru impolitique de dire trop tôt ma façon de penser à cet égard, tant l'exemple des autres enfants du village était entraînant. Les trois dénicheurs d'oiseaux partirent donc de grand matin avec l'aveuglené. Cupidon, craignant pour eux quelque danger dans l'escalade des rochers, les suivait à distance

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