LIVRE DEUXIEME
sans être vu. Emile, William et Bella prirent tour à tour soin du pauvre infirme dont ils dirigeaient la marche. La journée se passa bien et leur excursion parmi les crêtes de granit ne fit qu'accroître le sentiment de leur importance vis-à-vis de l'aveugle qui trébuchait souvent contre les moindres obstacles. Ils étaient tous si occupés qu'après avoir pris en commun leur frugal repas, ils oublièrent que le soleil allait se coucher. La nuit vint et les surprit quand ils étaient encore à une assez grande distance de la maison. La difriculté était maintenant de retrouver leur route. Cupidon avait grande envie de se montrer et de calmer leur inquiétude ; mais fidèle aux instructions que je lui avais données, il attendit pour voir comment les enfants perdus se tireraient d'affaire.
A la nuit close qu'arriva-t-il ? Les rôles se trouvèrent tout à coup intervertis : ce fut alors l'aveugle qui devint le voyant. Avec cette mémoire^des lieux et cette finesse du toucher qui est un des attributs de la cécité, il reconnut parfaitement les défilés par lesquels il avait passé le matin.[Au lieu d'être guidé, cette fois il guidait les autres. Les enfants, de môme que les sauvages, passent aisément d'un sentiment extrême à un autre non moins exagéré. Voyant l'aveugle se diriger comme s'il avait des yeux au bout des doigts, peu s'en fallut qu'ils ne le regardassent à leur tour comme un être supérieur. N'est-ce point par quelque raison du même genre que certains peuples de l'antiquité adoraient les infirmités humaines ?
m L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIECLE
Le désir de prendre leur revanche sur celui qui royait à sa manière dans les ténèbres, excita d'ailleurs la curiosité d'Emile et de ses camarades. L'aveugle avait un don que d'autres pourraient peut-(Hre acquérir aussi bien que lui en s'cxerrant. Les enfants ordinaires dans leurs jeux n'ontils point deviné par instinct quelques-unes des méthodes qui peuvent le mieux développer la finesse do l'ouïe et la délicatesse du toucher? Qui a inventé le colin-maillard? ce n'est, je suppose, ni Haùy, niaucun aucun autre membre de l'Académie des sciences. Ce jeu, qu'on appelle ici Rlindman's buff, n'en est pas moins une imitation de la cécité et des moyens qu'emploie l'aveugle pour reconnaître ce qui se passe autour de lui. Emile et ses jeunes amis, les yeux couverts d'un bandeau, se mirent de leur côté à pratiquer entre eux toutes sortes de sports et de manœuvres qui demandaient de l'attention. Voir par les yeux, le beau mérite ! Leur amour-propre piqué leur disait que le fin est de voir par le toucher. Je doute qu'ils acquièrent jamais sous ce rapport la clairvoyance naturelle de l'aveugle-né ; mais n'est-il point bon qu'ils apprennent en s'amusantle secours mutuel que se prêtent les sens et comment l'unsupplée à l'autre?Ne m'astu pas dit souvent : « Celui-là seul connaîtrait vraiment les ressources de l'ouïe et de la vue qui aurait été tour à tour aveugle et sourd-muet. »
Il faut maintenant que je te raconte la suite de la chasse auxchoughs. Les enfants n'avaient découvert aucun nid: car Emile et William sont encore trop