LIVRE DEUXIÈME
faibles pour atteindre les hauteurs escarpées sur lesquelles se retire l'oiseau de la Cornouaille. Bella de son côté, étant la fille d'un quaker, trouve mal d'enlever les petits à leur mère. Tu sais en effet que cette secte religieuse professe un grand sentiment de bienveillance envers les animaux. Moins scrupuleux sur ce chapitre, et toujours jaloux de plaire à Emile, Cupidon avait été plus habile ou plus heureux dans ses recherches. Avec cette agilité de grimpeur qui rappelle en lui l'homme des bois, il avait déniché parmi les pointes de granit et les broussailles deux jeunes choughs recouverts de plumes, mais dont les ailes n'étaient point assez longues pour voler. Grande fut la surprise des enfants, car ils n'avaient point soupçonné tout près d'eux la présence du nègre, qui se faufile partout et en silence comme la nuit. Leur joie ne fut pas moindre à la vue des deux boules de duvet armées de becs rouges. Bella elle-même sembla oublier pour un moment les bons principes de sa secte.
Connaissant la manière dont Jes enfants en usent d'ordinaire avec les oiseaux, seule j'étais très-loin de partager l'enthousiasme général. Mais que pouvais-je dire? Si j'eus ordonné de relâcher les captifs, on m'eût obéi... à regret. Mieux valait donc recourir à un autre moyen. Les deux jeunes choughs furent placés dans une chambre basse, où l'on serre les outils du jardinage et que nous convertîmes en volière. Ceci fait, j'expliquai à Emile que ces oiseaux n'ayant plus de mère, il serait obligé de les nourrir lui-même. A desspin j'exagérai de beaucoup les
soins qu'exigent des êtres si faibles, pour suppléer aux attentions de leur gardienne naturelle. Emile fut enfermé avec eux dans la volière pendant une partie du jour. Il ne tarda point à reconnaître ainsi qu'il était le prisonnier d'un prisonnier. Ce rôle ne pouvait manquer de lui déplaire', et la leçon qu'il en tira fut qu'on ne saurait attenter à la liberté des autres sans perdre en même temps une partie de la sienne. Aussi vint il lui-même me prier au bout de quelques jours de donner aux oiseaux la clé des champs.
La leçon de l'aveugle-né m'ayant assez bien réussi, je résolus de pousser plus loin mes expériences. Nous avons dans les environs un petit berger qui passe pour idiot, et tous les gamins du village se moquent de sa simplicité. Je tremblais qu'Émile n'en fît autant : l'exemple est si contagieux ! Rire de ce qu'on devrait plaindre et respecter est une des cruautés de l'enfance, heureusement le hasard et la réflexion vinrent à mon secours. Je découvris un jour, en le rencontrant dans les champs, que ce petit berger connaissait chacune de ses bêtes, tandis que pour Emile et pour moi, son troupeau se composait du même mouton cent fois répété. Voilà donc un avantage qu'il avait sur nous, et dont je me promis bien de profiter pour ma gouverne. Le lendemain je proposai à Émile de le conduire sur les dunes. D'après les renseignements que j'avais recueillis, c'est là que devait se trouver le jeune pâtre. « Tiens, dit Émile en l'apercevant, voilà le fou\ » c'est le nom qu'on donne ici aux imbéciles.