LIVRE DEUXIÈME
Sans faire semblant de rien, j'attirai l'attention de mon fils sur la manière dont le berger, quoique faible d'esprit, distinguait à première vue chacun de ses moutons pour nous si semblables entre eux. Ce fut pour Emile un objet de surprise et pour nous deux un sujet de conversation avec l'idiot. L'âge, le caractère, les moindres signes apparents de ses bêtes, rien de tout cela ne lui échappait. Emile put ainsi se convaincre par lui-môme que ce pauvre ignorant en savait plus que nous sur un certain ordre de faits. Profitant de cette dernière circonstance , je proposai à l'idiot de prendre mon fils pour quelque jours à son école et de lui communiquer sa science. 11 y consentit de grand cœur, entrevoyant sans doute une récompense et peut-être aussi flatté qu'on le crût bon à quelque chose. C'était selon toute vraisemblance la première fois de sa vie qu'on lui faisait cet honneur.
Émile, de son côté, paraissait beaucoup moins satisfait de mon intention ; son amour-propre souffrait sans doute d'avoir pour maître celui que, d'accord avec ses camarades, il considérait comme un sot. Mais pourtant quel autre moyen de parvenir à son but ? et puis comme il serait fier à son tour d'étaler son petit savoir devant les autres enfants 1 Je tirai pour lui de cette instruction deux avantages. La faculté de distinguer les différences les plus délicates entre des êtres de la même famille ne s'applique point seulement aux moutons; une fois acquise, elle peut s'étendre à toutes les branches de l'histoire naturelle. La seconde leçon que
I7i LÉMILE DU DIX-NEUVIEME SIÈCLE
reçut Emile et â laquelle j'attache encore plus de prix, c'est que nous avons toujours à apprendre même des esprits les plus humbles.
Emile ne serait point un garçon s'il n'aimait à jouer au soldat. J'accorde sous ce rapport quelque cho.se à ses goûts en considération de son âge.
Quelle fut pourtant mon horreur quand, l'autre jour, je vis les enfants du village divisés en deux camps et parmi eux Emile qui tenait le drapeau !
On se battait, il est vrai, avec des épées de bois ; mais que ces épées eussent été d'acier, que ces petites mains eussent été servies par des nerfs vigoureux, et j'aurais sans doute eu devant les yeux une représentation de ces tueries abominables qui, sous le nom de batailles ensanglantent le monde. Hella et moi nous jouâmes le rôle des anciennes Sabines en ce sens que nous nous jetâmes entre les combattants. Emile vit sans doute ce que je souffrais, car il devint pâle et se jeta dans mes bras en me demandant pardon.
Je t'avoue eu effet que j'étais navrée. Tu lui apprendras sans doute un jour qu'il y a des guerres justes. Tu lui diras qu'il est beau de défendre son pays et de mourir i>our une idée ! mais à son âge, Emile ne saisirait point encore ces nuances. 11 ne voit dans la lutte que ce qu'y cherchent après tout la plupart des hommes, un moyen de se distinguer et d'opprimer leurs semblables. Qu'ils prennent un morceau de papier ou un haillon pour drapeau, les enfants comme les soldats obéissent au même sentiment impie. Poussés par un sauvage instinct ils