‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 69 sur 188 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

lèvent sur des frères un bras auquel dès l'âge le plus tendre il ne manque guère que la force de donner la mort. Si la guerre éclate entre les États, c'est qu'elle est depuis longtemps dans le cœur de l'homme, et comment n'y serait-elle point? Ne prend-on pas grand soin d'ennoblir aux yeux de l'enfance cette brutale soif du sang qui nous assimile aux bêtes féroces? Honneur, victoire, patriotisme, de quels noms spécieux ne décore-ton point l'idole de Moloch ? Le ciel me préserve de voir germer dans le cœur de mon fils ce monstre du mensonge et de la violence !

Je pris Emile par la main, et comme dans ce moment-là deux maigres chiens s'attaquaient et se mordaient l'un l'autre sur la route pour un os à demi rongé : « Tiens, lui dis-je, voilà l'image de tous les champs de batailles ! » Je ne jurerais point qu'Emile ait cette fois saisi le sens de mes paroles ; mais il a du moins compris la cause de mon émotion qui, je t'assure, était profonde.

Tout en croyant utile de flétrir à ses yeux d'indignes préjugés, pour rien au monde je ne voudrais qu'Émile fût un poltron. Il me semble qu'en général les parents abusent beaucoup trop dans l'éducation de leurs enfants du sentiment de la peur. Ne cherche-t-on point à les effrayer de tout? — Du ciel : il porte dans ses nuées la foudre des vengeances célestes. De la terre : elle a été maudite pour la faute d'Adam. De la vie : elle est soumise à un juge qui note toutes nos actions. De la mort : on l'entoure de terreurs qui se prolongent jusque

dans l'éternité. Cette éducation de la crainte peut très bien convenir à des esclaves, mais je doute fort qu'elle fasse jamais des hommes libres. Si Emile doit trembler que ce soit devant sa conscience! Pour mon compte, je cherche au contraire à le rassurer contre ces vagues et chimériques frayeurs qui n'assiègent que trop l'esprit des enfants. Je voudrais le voir brave contre les choses et doux envers les personnes. Il faut donner au courage de vrais titres d'honneur et non de fausses lettres de noblesse.

Ainsi que la plupart des garçons de son âge, Émile a peur de la nuit et de l'inconnu. Il y a dans le fond du jardin un bosquet d'assez grands noisetiers dans lequel il n'ose s'aventurer seul après le coucher du soleil. Craindrait-il par hasard d'être mangé ? Après tout je ne m'en étonnerais point outre mesure. Le conte du Petit Poucet n'intéresserait point les enfants à un tel degré s'il ne restait chez eux une trace de l'homme primitif qui vivait environné de tous les ogres de la nature? Ou bien serait-ce le loup du petit Chaperon Rouge qu'Émile redoute de rencontrer ? Il ne saurait le dire luimême. Au fond, il a peur « de la chose qui se promène dans les ténèbres. »

Ces vagues impressions de crainte sont les plus tenaces, et les combattre de front serait le moven de les affermir. J'engageai seulement Émile à prendre avec lui Ourse qui, elle, ne s'effraie de rien et qui est toujours prôte à le suivre. Ainsi accompagné l'enfant entra dans le bosquet où il ne tarda pointa

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