‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 70 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

reconnaître que ce qui le troublait le plus jusquelà était la solitude. La leçon ne fut point perdue pour moi-mAme, car je compris tout ce que le com- 1 merce des animaux domestiques avait dû ajouter dans les premiers temps à la force morale de l'homme?

Jusqu'ici, selon tes désirs, j'ai évité de parler h Émile de religion. Il s'est pourtant passé la semaine dernière entre nous un incident que je dois te raconter. Dans l'après-midi, des nuages bas et plombés se poussaient l'un l'autre à la surface de la baie jusqu'à ce qu'ils se confondissent en une masse noire pesant sur les eaux. Cà et là un livide rayon de soleil perçait encore cette tenture funèbre; mais bientôt tout disparut dans une sorte de menaçante obscurité. Pas le moindre souffle de vent. A peine si l'on entendait de loin la respiration heurtée de la baie dont les vagues s'élevaient et s'abaissaient lourdement comme autant de poitrines haletantes. Sur la côte pas un brin d'herbe ne remuait. C'était le calme effaré de la nature attendant quelque chose qui va venir. L'orage qui avait couvé dans le ciel et sur la terre depuis moins d'une heure éclata. L'éclair coupa en zigzag la voûte épaisse des nuages et un premier coup de tonnerre ébranla toute la maison. Émile tremblant vint se réfugier contre mon sein, comme si j'avais le pouvoir de le couvrir contre la fureur des éléments. Les éclairs succédaient aux éclairs, et la foudre à la foudre. L'eau bouillait dans le golfe sombre et • rumeuse ainsi que du bronze en fusion dans une

chaudière. Le vent qui s'était élevé tout à coup dispersait les torrents de pluie en hurlant. On enten- • dait des tonnerres lointains grondant dans la nue, puis des éclats soudains et rapprochés, puis le silence.

Emile qui est le plus grand questionneur du monde me demanda d'une voix émue :« Maman, qu'est-ce donc qui est en colère là -haut? » Je me trouvai cette fois très-embarrassée pour lui répondre. Devais-je lui dire que c'était Dieu? c'eût été lui donner une bien triste idée de l'impassible sagesse d'un Etre tout-puissant. Je me contentai de lui expliquer du mieux que je pouvais pour être comprise la cause naturelle des phénomènes qui l'alarmaient. Et pourtant dans ces voix solennelles de l'orale, dans cet air chargé de terreurs sacrées, peut-être môme dans mes yeux qui malgré moi on disaient plus que mes paroles, l'enfant avait deviné quelque chose au delà. Dieu ne se démontre point? il se sent. Debout et en silence, nous adorâmes l'un et l'autre, sans trop la comprendre, cette volonté infinie qui préside à l'univers.

Chaque jour me démontre de plus en plus la difficulté de la tâche que j'ai entreprise. Ce système d'action exige des lumières qui me manquent dans beaucoup de cas. Et pourtant je n'en suis pas moins convaincue que c'est le seul moyen do former le caractère d'Emile. La vie sans toi est une solitude que je cherche à peupler d'un grand devoir. Du naufrage de toutes mes espérances il ne m'est resté que notre enfant, et je m'y attache avec l'acharn

ment de celui qui se noie et qui a saisi une planche de salut. Je l'aime pour lui, pour toi. Toutefois des visions funestes assombrissent de temps en temps mes plus chères affections. Si, malgré tous nos soins, cet enfant plus tard venait à trahir et a désavouer les idées de son père, s'il foulait aux pieds tes principes et les souffrances de toute ta vie... 0 ciel je le... Non; je me tuerais! mais c'est impossible, n'est-ce pas? Qu'un mot de toi dissipe ces sombres craintes dont je suis troublée jusqu'au fond du cœur!

ÉRASME A HKLKN'K.

îiU juillet 185..

J'apprécie, ma chère Hélène, la force et la délicatesse de ton attachement pour moi, et pourtant je ne saurais partager tes alarmes. Quoique le père d'Emile, je n'ai pas du tout le droitd'exiger qu'il soit mon disciple : qui peut se flatter d'avoir saisi la vérité absolue, même quand il la cherche de bonne foi et qu'il croit souffrir pour elle? Ce me serait sans doute une grande douleur qu'Emile plus tard ne partageât point mes convictions; mais à qui en serait la faute? A moi plutôt qu'à lui, car ou je m'y serais mal pris pour lui communiquer mes idées, ou il les

aurait jugées pour ce qu'elles sont peut-(*tre, — les erreurs d'un esprit sincère.

A quoi bon d'ailleurs nous préoccuper de l'avenir? c'est du présent qu'il s'agit.

Emile est curieux, dis-tu; c'est bon signe. Quand pourtant il t'interroge à propos de choses que tu ne sais pas toi-même, avoue franchement ton ignorance. La plupart des parents et des maîtres d'école, il est vrai, eu agissent tout autrement. Ils ont, comme on dit, autant de trous que de chevilles, et à chaque question ils trouvent toujours une réponse; s'imaginent-ils ainsi acquérir une sorte d'autorité sur l'esprit de leur élève? Dieu merci ! tu n'as nullement besoin de recourir à ce moven dangereux pour alarmer ta supériorité vis-à-vis d'Emile. J'ai dit dangereux et je maintiens le mot. En habituant l'enfant à croire qu'il y a pour tout des notions certaines, n'encourage-t-on point d'avance la paresse de l'intelligence? Pourquoi se donnerait-il la peine de chercher et d'observer par lui-même s'il soupçonne une fois qu'il existe dans le monde une science capable de résoudre tous ses doutes? En avouant, au contraire, à Emile que tu n'as point assez réfléchi sur tel ou tel sujet pour te former une opinion, tu lui apprendras de bonne heure que la certitude est le fruit du travail et des recherches personnelles; quelle réponse vaudrait cette leçon?

Et puis qu'on y prenne garde, en s'arrogeant une sorte d'infaillibilité, les parents ou les instituteurs ne tournent-ils point directement le dos au but

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