‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 71 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME J · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME J

qu'ils se proposent d'atteindre? Si plus tard l'adolescent surprend l'autorité de ses premiers maîtres en flagrant délit d'erreur, sa foi s'ébranlera tout à coup et la confiance qu'on a voulu lui inspirer s'évanouira sans retour. Le septicisme que je redoute pour Émile n'est point du tout la défiauce salutaire de ceux qui ont appris de bonne heure à chercher et à douter, c'est la maladie de ceux qui ont cessé de croire.

Le ton dogmatique de notre système d'enseignement lient, il faut le dire, au caractère tout entier de nos institutions sociales. Quand l'Église et l'État sont censés avoir pensé pour la nation, n'est-il point tout naturel qu'un certain ordre de connaissances autorisées s'imposent de haut à l'esprit de l'enfance? Des mystères qui défient la raison humaine, des pratiques et des usages auxquels nul ne saurait rien changer, des décisions qui n'admettent point même l'examen et qui enchaînent à jamais l'intelligence, voilà pour l'enseignement religieux. En ce qui touche le reste, le langage de l'instituteur ne saurait guère être moins' impératif. Salarié par l'État, n'est-il point l'écho des oracles du pouvoir ? Je n'aurais rien à dire contre un si bel ordre de choses s'il ne conduisait tout droit à la servitude morale. Sous cette discipline énervante, le travail de l'élève se réduit ou peu s'en faut à un simple exercice de mémoire. Pauvre moucheron, étouffé par l'érudition et l'autorité des siècles, comment se permettrait-il d'agiter ses ailes?

Et pourtant il est rare, je l'avoue, que cette corn-

180 L'EMILE DU D1X-NEUV1ÈMK SIÈCLE

pression morale obtienne tout le succès qu'on devrait en attendre. L'influence du temps où nous vivons, quelquefois un instinct naturel de résistance et de contradiction de la part de l'enfant, ou bien encore les opinions de la famille au sein de laquelle il a été élevé, déjouent dans plus d'un cas tous les • •aïeuls de l'enseignement officiel. C'est pourtant le petit nombre, il faut le reconnaître, qui échappe à l'uniformité de ce moule dans lequel on façonne les générations naissantes. La grande masse apprend de foi et s'en tient à ce qu'a dit le maître, lequel répète lui-même ce que d'autres maîtres lui ont enseigné. Dans de telles circonstances l'éducation est une arme à deux tranchants qui peut tout aussi bien dompter qu'affranchir l'esprit. Qui en décide ? le hasard. Ce n'est point à des chances si périlleuses de vérité ou d'erreur, d'asservissement ou de liberté, que pour rien au monde je voudrais confier l'avenir d'Emile.

Dieu me garde pourtant de méconnaître les avantages de la tradition! Il y a ici, comme en toutes choses, un milieu difficile à saisir. L'enfant qui ne recevrait rien de la société serait un sauvage ou un idiot; mais l'homme qui d'elle accepte tout sur parole, et qui s'évite la peine de réfléchir pour son compte , sous prétexte que d'autres ont réfléchi avant lui et mieux que lui, ne sera jamais qu'un esprit médiocre, dévoué d'avance à tous les genres d'assujettissements. La plupart de nos erreurs et de nos préjugés s'appuient sur des opinions courantes qu'il est beaucoup plus facile d'admettre comme des

Page 1