‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 72 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

vérités infaillibles que d'approfondir au moyen des lumières de la raison. De telles données se glissent en nous dès le premier âge et finissent par s'assimiler tellement à notre esprit qu'il faut plus tard un grand effort de jugement et quelque courage pour les déraciner. Il est certes bien difficile qu'Emile ne contracte point quelques-unes de ces fausses notions; mais l'essentiel est qu'il en contracte le moins possible, et qu'il trouve plus tard dans sa liberté de penser le moyen de les reconnaître.

En somme j'applaudis de tout mon cœur a ta manière d'élever Emile. L'éducation est une œuvre de dévouement et d'amour. Je connais de grands, hommes qui dans le commerce intime ont le rayonnement froid, et ce n'est point à eux que je confierais le soin de former la jeunesse. Il y faut de l'attrait, de l'inspiration, une certaine impulsion de nature. Le vrai professeur de l'enfant, c'est la mère.

J'approuve aussi l'idée de ^poursuivre tes étude* en vue de la mission qui t'est réservée. Et pourtant ne perds jamais de vue ceci : la première condition n'est point de savoir; c'est d'oublier tout ce que tu as appris et de le rapprendre avec ton fils.

2 août 185..

Il me souvient d'un honnête homme qui s'était chargé par vocation de l'éducation de la jeunesse. Appelé à diriger une école qui avait été formée par

l*i L'EMILE DU DIX-NEUVIÈME SIECLE

un autre, il trouva le régime des punitions en pleine vigueur. Des élèves (presque toujours les niâmes) passaient dans la cour leurs heures de récréation à genoux ou collés à des piquets. Les pensujms, les retenues, le cachot, rien ne manquait à l'honneur de cet établissement, conduit d'après les bons vieux principes. Mon ami, à son entrée, abolit tout d'un coup ce système de tortures qui du reste n'effrayait que les lâches et ne corrigait personne. « Quand vous aurez mal fait, dît-il aux élèves, je sais qui vous punira désormais. La conscience est le fouet de ceux qu'épargne la verge. »

Sa devise était : « ni bonnets de docteur, ni bonnets d'àne. »

Avant lui, les écoliers ne pouvaient faire un pas dans les longs corridors, les cours et les salles d'étude sans être conduits en rang deux à deux par un état-major de pions qu'ils détestaient cordialement et auxquels ils ne cessaient de jouer toute sorte de tours. Le nouveau maître réunit un soir ses enfants pour leur annoncer une grande nouvelle. «A partir de demain, leur dit-il, personne ne vous surveillera plus : vous marcherez sous l'œil du devoir. » Estril nécessaire d'ajouter que chacun d'eux se fit aussitôt de l'obéissance à la discipline un point d'honneur?

Un jour qu'il traversait le jardin de l'école, il aperçut un des élèves en train d'attaquer à pleines mains et à belles dents une riche treille qui se développait contre un vieux mur tout ruisselant de soleil. Sans 'paraître avoir rien vu il pria l'enfant

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