LIVRE DEUXIEME
d'aller lui chercher l'économe de la maison. Ce dernier arriva en toute hâte, suivi du petit maraudeur qui commençait à se douter de quelque chose. — «Monsieur, dit le maître en s'adressant à l'économe, comment cela se fait-il? voilà un enfant qui n'a pas eu suffisamment à manger, car il sort de table et tout à l'heure il cueillait furtivement des grappes de raisin. Veuillez, je vous prie, le reconduire vous-même au réfectoire. »
Combien il ressemblait peu à un maître d'école ! Aussi était-il aimé de ses élèves. Je me suis plus d'une fois attendri sur le sort de l'instituteur, martyr des martyrs, haï de la jeunesse à laquelle il fait du bien. Après tout, avais-je tort ou raison ? L'enfant est-il ingrat envers ceux qui l'instruisent? Pourquoi vouloir, ô maîtres, que la racine de la science soit amère? Il y a du bonheur à apprendre ; pour toute faculté quelle qu'elle soit, l'exercice est la vie, et dans la nature il n'y a rien qui n'aspire à être, à éclore, à se développer. C'est la contrainte qui pour l'écolier change la joie en tristesse. Le bel encouragement, en vérité, pour l'enfant qui arrive à l'étude tout bourdonnant de vie comme une abeille, que la vue de ce sombre magister dont la tyrannie est à cheval sur l'autorité d'un livre !
Le livre de l'enfant c'est la Bible des choses. On ne le trouve pas dans les écoles.
Que voit-on en entrant dans une salle déclasses ? Des tables couvertes de taches d'encre, des bancs de bois écloppés, quatre murs nus, un plafond rayé de poutres brutales où les araignées tendent
leurs toiles, sombres ouvrières de l'ennui. Les fenêtres sont ouvertes : au dehors les oiseaux chantent et libres semblent se moquer des écoliers. Au dehors tout est bruit, lumière, forme, couleur, tout invite l'enfant à s'instruire par l'entremise des sens. Dans cette salle au contraire rien qui parle aux yeux. A peine çà et là une laide image, quelques cartes de géographie, secs et faibles hiéroglyphes du globe terrestre. Dans ce tombeau de l'enfance qu'on laisse entrer, au nom du ciel, un souffle du monde extérieur, un rayon de vie !
Chez un peuple qui aurait vraiment à cœur l'éducation de l'enfance, il n'y aurait pas une école où ne se trouvât un microscope pour grossir les objets imperceptibles à l'œil nu, un télescope qui permit de saisir au moins la figure des astres les plus rapprochés de notre planète, un géorama, un aquarium, un stéréoscope, enfin tout l'outillage nécessaire pour donner une idée de la nature et des principales merveilles du monde.
La parole et la lettre moulée sont de très-impuissants conducteurs des connaissances : à l'enfant il faut la vue des choses. Avant môme qu'il sache lire on pourrait déjà appeler son attention sur un grand nombre de faits qui ne sont point du tout au-dessus de la portée de son esprit. Mon avis est que pour certaines branches de l'instruction on commence beaucoup trop tôt avec les enfants ; il en est au contraire d'autres qu'on aborde beaucoup trop tard. Qu'est-ce qui devrait nous diriger dans le choix et l'ordre des sujets? Évidemment l'étude