‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 74 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

physiologique des lois qui président à la croissance organique, morale et intellectuelle de l'homme.

« Mon heure n'est point encore venue : » cette parole est vraie de la plupart de nos facultés à un certain moment de la vie. Tel enfant qui saisit déjà les traits extérieurs des choses est tout à fait incapable d'en embrasser les rapports, encore moins d'en pénétrer les lois et surtout d'en poursuivre les causes. Cet adolescent se montre sensible aux charmes de la poésie; mais ce serait vainement qu'on voudrait l'entraîner vers la logique ou la métaphysique. Pourquoi? parce que les aptitudes répondant à ces sciences abstraites n'existent point encore chez lui ou n'existent qu'à l'état de germe. L'intelligence est un mot vague ; dans l'intelligence il y a des forces très-distinctes qui ne se développent que successivement. Chaque faculté a sa période d'incubation ; elle éclôt d'après un ordre de faits qui peut varier selon les personnes et les milieux extérieurs, mais qui est très-certainement déterminé dans l'ensemble par les lois de la nature et du temps. Nos idées et nos sentiments ont notre âge.

Les mêmes choses demandent à ùtre apprises plusieurs fois et à différents points de vue. Choisissons un exemple. Dans une rose l'enfant ne voit d'abord qu'une rose. Plus tard il dégage de la forme, de la couleur et du parfum de cette fleur un type assez distinct pour reconnaître la rose toutes les fois qu'elle se rencontrera sous sa main. Il se montre encore très-indifférent à la place qu'elle occupe dans

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la classification des botanistes. Combien surtout il est loin de s'intéresser à la physiologie végétale de cette plante î C'est un ordre de faits et d'idées dont il faut bien se garder de l'entretenir avant le temps, si l'on tient à ne point fausser son intelligence. Il en est de même pour tous les autres objets de la nature.

S'agit-il par exemple de la géologie regardée comme la mère des sciences? J'appellerais d'abord l'attention d'Emile sur les impressions d'êtres organisés qui se rencontrent dans les pierres et jusque dans les cailloux de la grande route. La curiosité, l'amour-propre et l'occasion aidant, il s'habituerait bien vite à distinguer les principaux traits des anciens fossiles. Tout cela est de son âge ou peu s'en faut. Plus tard, c'est-à-dire dans quelques années, je l'engagerais à comparer entre eux les échantillons qu'il aurait recueillis et à les ranger selon l'orde de ressemblances qu'ils présentent entre eux. C'est seulement alors et de degré en degré que j'insinuerais l'idée d'époques, et que je me servirais de ces cailloux pour lui raconter l'histoire de la terre. « Il y a un sermon dans les pierres, » a dit Shaskespeare ; il y a mieux encore, une révélation, une genèse. Enfin vers dix-huit ou dix-neuf ans, quand Emile serait tout à fait en état de me comprendre, je m'aiderais de la géologie comme d'une excellente introduction à la philosophie de l'histoire.

Ces réflexions te disent assez que nous ne saurions recourir, quand il s'agira d'instruire Emile,

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