‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 75 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

à aucun des ouvrages qui existent. Les abrégés, les manuels, les livres de classes que l'on met entre les mains des enfants ont tous été conçus à un autre point de vue. Ce sont des réductions scientifiques, que l'on croit placer au niveau des jeunes intelligences par la simplicité du style. Le vice n'est point ici dans la forme : il réside dans le fond même des choses. Ce que l'enfant est à même de comprendre tout d'abord dahs le système du monde est ce qu'en comprenaient les premiers hommes avant le développement et la division des sciences. On oublie toujours que les définitions, les classifications, les formules ont été faites après les expériences, de même que la grammaire après les langues et le catéchisme après les religions. Les groupes de connaissances humaines ne se sont point du tout constitués comme nous les enseignons. C'est en allant d'un fait à un autre et par une série de données liées entre elles que l'on est arrivé à former un ensemble. Plus tard de cet ensemble on a déduit des lois. Enfin le tronc a poussé des branches et les sciences se sont détachées les unes des autres.

N'est-ce point renverser l'ordre de l'esprit humain que de commencer tout autrement avec l'enfant ? On lui communique des résultats et des conclusions avant d'avoir posé des bases dans son propre jugement ; on part du point culminant où le travail des siècles a amené le savoir de notre époque pour descendre tout d'un coup jusqu'à son ignorance. Ce qu'il nous plaît d'appeler des éléments sont déjà

des conceptions très-élaborées du rapport des choses entre elles.

Je ne procéderais point ainsi avec Emile : avant d'apprendre l'histoire naturelle je voudrais qu'il se familiarisât avec la nature. J'attirerais son attention sur les phénomènes de la chaleur, de la lumière, de l'électricité, avant de lui enseigner les lois de la physique. Il connaîtrait quelques traits de la figure des corps célestes et leur place dans la voûte étoilée avant que je ne lui parlasse d'astronomie. Encore viserai-je beaucoup moins plus tard à lui exposer ce que je sais des lois de l'univers qu'à éveiller chez lui le sens de l'observation. Instruire l'enfant est peu de chose, la grande affaire est de lui donner le moyen et le désir de s'instruire par lui-môme. Toutes mes leçons ne tendraient qu'à stimuler et à fortifier la faculté de l'esprit à laquelle correspondent nos diverses connaissances.

Tu vois que tu es condamnée à être le livre d'Émile. Pas de manuels, d'abrégés, de résumés. C'est à toi de trouver les notions très-simples qui conviennent le mieux de jour en jour à l'état croissant de son intelligence et de calquer ton instruction sur les caractères de son âge.

15 août 185..

Si j'étais chargé de bâtir une grande école pour la jeunesse d'un grand peuple, je chercherais à donner de l'esprit aux murs.

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